Le pays est en fête. Après seize ans de règne orbaniste, la victoire du parti Tisza de l’europhile Péter Magyar aux élections législatives est applaudie dans l’Europe entière. Des explosions de joie qui cachent la venue au pouvoir d’un nouveau conservateur anti-immigration, dans une Europe où les droits humains  sont en chute libre. 

A Budapest, les célébrations n’en finissent plus après la tant espérée défaite de Viktor Orbán, au pouvoir depuis 2010. Grâce à une participation record de 77,80%, l’europhile Péter Magyar a remporté dimanche 12 mai 2026 les élections législatives avec une écrasante majorité. Une victoire impressionnante compte tenu de la popularité récente du parti Tisza et de la main de fer orbaniste exercée sur les médias. 

Détenant désormais la majorité parlementaire, le nouveau Premier ministre aura les moyens de réaliser son ambition d’une Hongrie européenne. Un futur prometteur, si l’on omet les tendances conservatrices et l’incertitude qui entoure son programme concernant les droits des minorités ayant souffert sous Viktor Orbán. Alors que l’Europe entière célèbre l’outsider sorti victorieux des urnes, retour sur le nouveau visage d’une Europe anti-immigration et toujours plus conservatrice. 

Du parfait politicien orbaniste au “traître opportuniste”

Inconnu du grand public avant 2023, Péter Magyar débute sa carrière politique dans le Fidesz, parti orbaniste. Grand admirateur de son dirigeant, il ne cache pas avoir grandi avec un poster de Viktor Orbán sur le mur de sa chambre. Avocat de formation, la politique est pour lui plus qu’une évidence – c’est une histoire de famille. Entre ses ancêtres conservateurs, connus dans tout le pays, et la carrière de son parrain Ferenc Madl, président de la Hongrie entre 2000 et 2005, Péter Magyar est un pur produit de la politique hongroise. Cerise sur le gâteau : son nom, Magyar, se traduit littéralement par “hongrois”. 

Diplomate à Bruxelles et membre de l’élite orbaniste, Péter Magyar reste fidèle au Fidesz jusqu’à l’affaire de pédophilie qui ébranle le gouvernement orbaniste en 2023 : la présidente de la République Katalin Novák a gracié un homme coupable d’abus sexuels dans un foyer pour enfants. Pour le Fidesz qui s’est construit sur des valeurs chrétiennes et de protection enfantine, c’est un scandale. Tout le pays se révolte contre cette justice à double tranchant, provoquant la démission de Katalin Novák et Judit Varga, alors ministre de la Justice et femme de Péter Magyar. 

Inconnu du grand public avant 2023, Péter Magyar débute sa carrière politique dans le Fidesz, parti orbaniste. Crédit : Deník N. 

C’est l’opportunité parfaite pour Péter Magyar qui, tout au long de sa campagne éléctorale, a dénoncé la corruption de ses anciens collègues du Fidesz – son ex-femme y compris. Il diffuse notamment en mars 2024 un enregistrement vocal d’une conversation privée, dans laquelle Judit Varga explique l’ingérence d’un ministre dans une affaire judiciaire ; tout en accusant le reste du gouvernement de “se cacher derrière les jupons des femmes” qui ont démissionné. 

Sa trahison du Fidesz l’oblige désormais à faire cavalier seul. Un isolement qu’il avoue dans le documentaire Vent de printemps de Topolánszky Tamás Yvan, sorti dans les cinémas le jour de sa victoire aux élections législatives. A la question “Avec qui es-tu ami maintenant ?”, le nouvel élu répond qu’il est difficile de dire s’il a de véritables amis dans une situation comme la sienne.

Victoire : “La Tisza déborde !”

Désormais électron libre, Péter Magyar surfe sur cette nouvelle vague de popularité et rejoint le Tisza, acronyme de “Parti Respect et Liberté” et référence à la deuxième plus longue rivière du pays. Le parti qualifié de centre droit par L’Express, alors minoritaire, connaît une ascension fulgurante et réalise 30% aux élections européennes de 2024. 

Une popularité que le politologue hongrois Róbert László explique par une volonté profonde de changement : “Beaucoup de gens veulent juste qu’Orbán soit battu et ne s’intéressent pas aux questions de droite ou de gauche”. Perçu comme un moindre mal, le parti de Péter Magyar doit moins sa victoire à son programme qu’à la volonté de se débarrasser d’Orbán. “Magyar n’est pas un saint, mais Fidesz doit partir”, confie ainsi une citoyenne hongroise dans une interview au Guardian

Profondément europhile, Péter Magyar rassemble son électorat autour de manifestations de centaines de milliers de personnes. Le Tisza se présente ainsi comme une alternative populaire plus “honnête” que le Fidesz, dénonçant la corruption et l’orientation pro-russe gouvernement Orbán. Mais plutôt qu’une division stricte du Fidesz, Péter Magyar suit les traces de son ancien idole. Connu pour son tempérament colérique, il gère son parti d’une main de fer et reproduit la démarche populiste orbaniste en misant sur le ras-le-bol général des Hongrois. Une stratégie insidieuse mais gagnante, puisque son slogan “La Tisza déborde !” a été proclamé haut et fort à sa victoire.

Promesses : retour vers une Europe à la politique migratoire renforcée

Dès le soir de la victoire de Péter Magyar, le slogan “Ruszkik haza” (“Russes, rentrez chez vous”) a résonné dans les rues de Budapest. L’une des principales – et rares – promesses élaborées du programme de Péter Magyar est de repositionner la Hongrie dans la sphère européenne, hors de l’influence du Kremlin dont elle s’était rapprochée ces dernières années. La priorité du nouveau Premier ministre sera donc de remplir les conditions de la Commission européenne en matière de corruption, indépendance de la justice et liberté des médias afin de recouvrir les fonds européens gelés. 

Accusé de violence domestique par son ex-partenaire, Judit Varga décrit un homme violent qui l’a séquestrée. Kenzo Tribouillard/AFP via Getty Images

Pour cela, Péter Magyar a annoncé la suspension des chaînes étatiques de propagande orbaniste, la création d’une organisation de lutte contre la corruption qui devrait enquêter sur les activités du gouvernement précédent, ou encore la transition monétaire à l’euro. Après la Bulgarie en janvier 2026, la Hongrie deviendrait ainsi le 22e pays à adopter l’euro. 

La question de l’Ukraine est également au centre des préoccupations européennes : sous le gouvernement Orbán, Budapest avait émis un droit de véto empêchant la mise en place d’un prêt européen de 90 milliards d’euros pour soutenir l’effort de guerre ukrainien. Péter Magyar a déjà assuré vouloir lever ce véto, à la condition que la Hongrie ne doive pas participer financièrement au prêt. “Il est totalement exclu que l’Union européenne admette un pays en guerre”, ajoute-t-il lors de sa première conférence de presse. 

Le nouveau Premier ministre promet également une politique migratoire plus stricte qu’Orbán. Refusant toute immigration clandestine, il souhaite supprimer le programme de travailleurs invités venant de pays tiers. “Nous conserverons la clôture de la frontière méridionale [partagée avec la Croatie, la Serbie et la Roumanie] et nous colmaterons les brèches qui s’y trouvent actuellement”, a déclaré Péter Magyar. Une politique anti-immigration toujours plus extrême, dans la lignée des “hubs de retours” approuvés par le Parlement européen fin mars, qui prévoient l’expulsion des migrants hors de l’Union européenne. 

Droits des femmes et minorités, le flou volontaire

Loi anti-propagande LGBTQ+, absence de reconnaissance du changement de genre, marches de la fierté bannies ; il y a beaucoup à faire pour remédier à la crise des droits fondamentaux en Hongrie. Tout au long de sa campagne électorale, Péter Magyar est pourtant resté silencieux concernant les droits des femmes et minorités ayant souffert sous le régime de Viktor Orbán. Ce mutisme ne peut être que stratégique : à la fois essentiel afin de conserver les votes des plus conservateurs, il vise également à ne pas raviver dans les mémoires le scandale qui a bouleversé sa vie personnelle comme professionnelle. 

Accusé de violence domestique par son ex-partenaire, Judit Varga décrit un homme violent qui l’a séquestrée, poussée lorsqu’elle était enceinte, et se promenait chez eux “en brandissant un couteau”. Des accusations corroborées par un rapport de police de décembre 2020 dont Telex a publié le contenu. Le média indépendant hongrois rapporte également que l’entourage de l’ancienne ministre de la Justice éteignait son téléphone avant ses prises de parole afin qu’elle ne voie pas les “messages désobligeants de son mari”. Ces plaintes ayant émergé dans un contexte de tensions entre le parti émergent de Péter Magyar et celui de Viktor Orban dont faisait partie Judit Varga ; nombreux sont ceux qui décrient ces accusations, les qualifiant de vengeance personnelle. Si l’ex-ministre de la Justice a évidemment choisi un moment stratégique pour accuser son ancien conjoint, son témoignage doit être pris au sérieux. 

Alors que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a applaudi une “victoire pour les libertés fondamentales” en Hongrie, l’incertitude plane sur le possible rétablissement des droits des minorités. Une semaine après les élections, Péter Magyar a déjà invité Benjamin Netanyahu à participer à la commémoration du 70e anniversaire de la révolution hongroise de 1956 à Budapest, avant de retourner une nouvelle fois sa veste en annonçant exécuter le mandat d’arrêt international de la Cour internationale de Justice visant le dirigeant israélien.

Avec 138 sièges au Parlement hongrois, soit cinq sièges de plus que les deux tiers nécessaires pour adopter de nouvelles lois, le nouveau Premier ministre a toutes les clés en main pour prendre des “mesures immédiates pour rétablir les droits fondamentaux, démanteler les lois et les institutions abusives, et renforcer les institutions démocratiques, après des années de recul”, comme l’encourage Human Rights Watch. 

Par Salomé Aldeguer-Roure

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