Avec son nouveau spectacle, la comédienne se fait porte-parole de toutes les femmes et espère faire bouger les mentalités.
Dans un nuage de fumée, elle rit. Pourtant, quelque chose de douloureux semble surgir de son corps. La péniche tangue. Pendant plus d’une heure, Alicia Ligi passe d’une peau à une autre. L’enchaînement est presque fiévreux. La voilà de retour dans sa tenue de jeune étudiante aux Cours Florent, avant de prendre les traits de son ex-compagnon, puis l’accent de sa propre mère et les allures de ses amis. Dans la salle, les spectateurs passent du rire aux larmes en une seconde.
Depuis janvier, Alicia Ligi joue son seul en scène « Les gens l’adorent » à la Nouvelle Seine. Elle nous plonge dans l’histoire d’une femme face à la violence et à un homme que tous admirent. Sur les planches, elle déploie la rencontre par laquelle l’histoire bascule, la relation qui dégringole, écrase et blesse, puis la renaissance. Mais si la femme s’en sort, lui s’en sort aussi. Pire : il va briller, être connu et adulé.
Se raccrocher à la comédie
« Lorsque la première a démarré, ça m’a fait le même effet que lorsque tu sautes dans le vide depuis l’avion pour un saut en parachute. J’ai eu l’impression de jouer tout le spectacle dans un état second. J’ai même dû ralentir le rythme pour reprendre mon souffle et ne pas m’écrouler de fatigue. » Lorsqu’Alicia Ligi annonce son premier seul en scène deux mois avant son lancement, elle ne s’attend pas à un tel engouement. Très vite, ce qui devait être une représentation confidentielle devient un événement attendu. « Non seulement je me retrouve seule sur scène pour la première fois, mais en plus, c’est mon histoire. D’habitude, je joue la comédie. » Tout au long de la pièce, Alicia Ligi n’hésite d’ailleurs pas à distiller des perles plus humoristiques. « Dans une histoire aussi sombre, il est parfois bon de se raccrocher au moindre petit moment de comédie » sourit-elle.
Cela faisait déjà treize ans que ce projet d’écriture fourmillait au bout des doigts de la comédienne. Tour à tour, elle envisage d’abord un roman, puis un court métrage ou encore un podcast. « Cette histoire ne s’est pas terminée il y a treize ans, confesse-t-elle. Entre-temps, il y a eu des rebondissements, d’autres victimes. » Il y a quelques années, Alicia Ligi est contactée par des journalistes pour témoigner dans le cadre de #MeToo Stand Up. L’affaire ne sera finalement jamais publiée.
Aller au bout de l’écriture demandera du temps. « Mon spectacle ne parle pas uniquement de ce qui m’est arrivé avec lui, insiste-t-elle. Ça parle aussi de comment on vit quand la personne qui nous a fait subir cela devient très connue et aimée. »

Montrer aux femmes qu’elles ne sont pas seules
Place de la République, Alicia Ligi souffle au-dessus de son chocolat chaud. Elle se remet tout juste de sa première représentation. Les joues encore rosies par le froid, elle replonge dans le souvenir de ses préparatifs. Trois jours avant la première représentation, la jeune femme se jette à l’eau et joue devant son amie Camille Giry. « Je vomissais mes répétitions » se souvient-elle. « Revivre ces moments que j’avais vécus était difficile. Je me laissais parfois déborder par l’émotion. Au début de la pièce, je dois me voir retomber amoureuse de lui, alors que tout ce dont j’avais envie, c’était de lui casser la figure ! »
Elle ajoute : « le plus difficile, c’est de devoir le jouer lui. Au départ, je dois le jouer comme quelqu’un d’adorable. Pourtant, dans ma tête, il a vraiment un visage monstrueux. » Du nom de cet ex violent, il n’en sera pas question. La jeune femme laisse volontairement de côté l’identité d’un homme devenu une célébrité du stand-up, afin de se consacrer à un message artistique et universel. « Ça fait longtemps que je ne l’ai pas recroisé, affirme-t-elle. Mais je peux facilement tomber sur une affiche, ou le croiser sur les réseaux, à la télé… »
Avec sa création, Alicia Ligi espère faire changer les mentalités autour d’elle. « Je veux que les gens réalisent que quand une femme parle, quand elle dénonce des violences, elle ne le fait pas pour devenir célèbre, pour l’argent, ou parce qu’elle est folle. Elle le fait parce qu’elle va mal, parce qu’elle veut que ce discours soit entendu. Et il faut entendre son histoire. » Depuis le lancement de son spectacle, la comédienne reçoit régulièrement des messages de femmes ayant elles aussi été victimes de violences conjugales. Au fil des représentations, son travail pourrait bien élargir les horizons. « En montrant aux autres femmes qu’elles ne sont pas seules, elles auront davantage envie de parler. Je veux montrer que nous ne sommes pas des folles, mais des victimes. Une histoire est plus concrète qu’un chiffre. Elle permet davantage de faire bouger les curseurs. »
Un spectacle d’actualité
Si la comédienne avait caché certains détails de son histoire à ses proches, ces derniers ont fini par les vivre en live depuis la Nouvelle Seine. « Finalement, ils en sont sortis avec plein de force. Comme s’ils avaient senti que je n’étais plus vulnérable, que je prenais les choses en main. Je crois que c’est ce qu’ils ont retenu. Il y avait une espèce de joie, de libération, pour tout le monde. »
A ses yeux, ce projet arrive au bon moment. « Les femmes prennent de plus en plus la parole. Il y a un contexte encore plus fort qu’au moment de #MeToo. Ma pièce ne peut pas être plus d’actualité que maintenant. »
En parallèle de son spectacle, Alicia Ligi continue à tourner des vidéos avec Les Normales dont elle fait partie depuis six ans. Aux côtés de Kevin Bagot et Romain Nolag, elle met en lumière des scènes du quotidien à travers des sketchs hauts en couleur. La compagnie au million d’abonnés sur les réseaux sociaux sort de temps en temps de l’écran. Elle est d’ailleurs en tournée jusqu’à décembre 2026. « La plupart du temps, je suis payée pour divertir les gens. Je vais dans une salle pleine et j’en ressors pleine d’émotions. C’est vraiment un privilège. » L’artiste se réjouit d’évoluer dans un milieu où les femmes humoristes « émergent et cartonnent » à l’image de Marine Léonardi et Elodie Arnould.
En France, près de 272.000 femmes avaient été victimes de violence conjugale en 2024. Avec « Les Gens l’adorent », l’artiste signe une pièce bouleversante qui prend aux tripes, jusqu’à l’apothéose du point final. Le jeu est brillant, le texte nécessaire.
Par Charlotte Meyer
Retrouver Alicia Ligi
- Toujours en pleine création, Alicia Ligi vient d’ajouter des dates à son spectacle. Pour la voir sur les planches, rendez-vous les 28 avril, 12 mai, 26 mai et 16 juin à La Nouvelle Seine.
- Vous pouvez aussi la suivre sur son compte instagram ainsi que celui des Normales
- Et en duo avec Camille Giry dans Le Débrief





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