TRIBUNE. Alors que le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles est discuté à l’Assemblée Nationale, l’écrivaine et cueilleuse Géraldine Lemaître Renault insiste sur la nécessité d’une nouvelle vigilance pour le vivant.

L’Assemblée nationale examine depuis quelques jours le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Il est notamment question de débattre du stockage de l’eau, de l’usage des pesticides ou encore des conditions d’élevage intensif. Derrière cela se dessine une question plus profonde : celle de notre rapport à la terre, à l’alimentation et au vivant.

Il fut un temps où cueillir était un geste anodin. Un acte pour survivre, un acte pour transmettre. Nos ancêtres connaissaient les plantes, celles qui nourrissent et guérissent, les racines qui sauvent pendant les périodes de disette. Ils savaient lire les paysages de la même manière que nous déchiffrons les étiquettes des supermarchés. En quelques décennies, nous avons rompu ce lien millénaire avec le vivant. Nous avons troqué le savoir des forêts, des bois et des chemins contre celui des codes-barres. Nous avons confié notre alimentation à une industrie opaque, mondialisée, mécanisée à l’extrême. Et l’acte le plus intime, se nourrir, est devenu l’un des plus dénaturés. Nos gestes n’ont plus de mémoire et nos assiettes ont perdu de leur saveur.

Aujourd’hui, l’assiette est politique parce qu’elle raconte notre dépendance. Notre dépendance à une chaîne alimentaire industrielle qui épuise les sols, standardise le goût, détruit la biodiversité et arrache peu à peu les humains au vivant. Nous sommes impuissants face aux scandales qui se multiplient. Les pesticides, les aliments ultra-transformés, les fraudes, les élevages intensifs, les goûts artificiels, l’uniformisation alimentaire, il y en a tant. Les révélations récentes de la cellule investigation de France Inter sur une alerte tardive des autorités européennes concernant des produits infantiles contaminés l’illustrent tristement. À vouloir produire toujours plus, toujours plus vite et toujours moins cher, nous avons perdu de vue une question fondamentale. Savons-nous ce que nous mangeons ?

Ce n’est pas un manifeste. Plutôt une intuition née pendant le confinement : sortir de la longue file d’attente devant le supermarché, retrouver le geste du cueilleur, réapprendre les plantes sauvages. Cueillir n’est pas seulement rapporter de la nourriture. C’est renouer avec une forme d’autonomie perdue. C’est rééduquer ses sens, réapprendre la patience, l’attention, l’humilité. La cueillette oblige à ralentir. À observer les saisons. À comprendre les sols, les arbres, les écosystèmes fragiles. Elle nous rappelle que la nourriture n’apparaît pas comme par magie dans les rayons des grandes surfaces, mais qu’elle naît bien d’un territoire, d’un climat, d’un cycle vivant. Et parfois, d’une longue transformation, celle qui fait d’une simple racine de pissenlit un succédané de café.

Dans une époque traversée par les crises, la cueillette n’est plus un folklore de néo-ruraux ou de promeneurs du dimanche. Elle redevient une alternative crédible, un acte de résilience, un acte de résistance même. Nous ne sommes plus de simples consommateurs. Nous avons changé. Le monde a changé. Cueillir devient une forme de reconquête. Un geste profondément contemporain. Et, si l’avenir de notre alimentation se trouvait précisément dans ces gestes anciens que nous pensions dépassés ? Parce que revenir aux racines, ce n’est pas un retour en arrière. C’est peut-être, au contraire, retrouver notre discernement.

Par Géraldine Renault Lemaître, écrivaine et cueilleuse sauvage

Géraldine Lemaître Renault est autrice, scénariste et cueilleuse sauvage. Diplômée de l’Atelier scénario de La Fémis, elle a travaillé plusieurs années comme scénariste et écrit pour la littérature jeunesse. Installée à mi-temps en Normandie, dans le Perche depuis 2020, elle a découvre le monde végétal et se forme à la botanique à l’École des plantes de Paris. Aujourd’hui elle anime des ateliers pour adultes et enfants autour de la découverte des plantes sauvages et de la cueillette. Elle a publié Potions magiques (Gallimard Jeunesse), Breuvages sauvages (Ulmer) et Se relier au vivant (Actes Sud). Le Goût des forêts est son premier roman.

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