Exilée à Paris depuis 2025, la poétesse et journaliste palestinienne signe un premier recueil sur l’horreur du génocide et l’amour pour sa terre.
« Je suis partie,
mais Gaza a gardé la clé.
Elle est pendue à mes côtes,
et cliquète à chaque fois que je souris. »
Il faut avoir le coeur bien accroché avant d’ouvrir « Ceci est ma maison » (ed. Les liens qui libèrent), le premier ouvrage de Nour Elassy. Il faut être prête à croiser ce fœtus « soufflé dans le ventre de sa mère », ce bébé portant une couche « mais pas sa tête », cet homme « cherchant ses propres membres. » Et puis tout à coup, dans cette odeur de mort et d’horreur, sentir le parfum d’un gâteau à l’orange à peine sorti du four. Une page plus loin, le corps des lecteurs et des lectrices peut presque s’emmitoufler dans cette couverture mauve, respirer les bougies à la cannelle et entendre ricocher les gouttes de pluie au-dehors.
C’est un livre qui parle de violence, mais aussi de beauté. Un livre où l’odeur du sang se mêle à celle des citronniers. Dans son premier recueil de poésie paru cet automne, la poétesse et journaliste palestinienne couche sur le papier toute l’horreur du génocide que subissent les siens.
Ce texte a bien failli ne jamais voir le jour. A l’origine, Nour Elassy note phrases et fragments dans des carnets gardés bien au chaud dans la sphère intime. « Je n’avais pas l’intention de les publier, se souvient-elle. Au départ, ces textes n’étaient destinés à être lus par personne d’autre que ma famille. » Petit à petit, la jeune femme commence à poster sur les réseaux sociaux… jusqu’à rencontrer un public.
Ce n’est pourtant pas la première fois que le nom de Nour Elassy apparaît publiquement en signature d’un texte. Depuis quelques années, l’autrice écrit des articles pour Médiapart ou Associated Press. La poésie lui permet de passer un cran au-dessus. « Le langage journalistique est tellement rigide qu’il me donne parfois l’impression de raconter quelque chose qui se passe en-dehors de moi. Or, cela m’arrive à moi, à mon peuple et à ma famille. La poésie, elle, est un art profondément intime et personnel, débordant d’émotions. »
« Je ne suis pas une faiseuse de guerre
mais une faiseuse de mots
amoureuse de son point d’origine ;
sa terre. »
« Vivre physiquement au milieu de la violence, ce n’est pas comme la voir de l’extérieur »
Née en 2002 à Gaza, Nour Elassy est déplacée avec sa famille dans la bande de Gaza après le 7 octobre. En juillet dernier, elle était évacuée seule à Paris. En préface de son ouvrage, Mona Chollet a d’ailleurs une pensée pour cette mère qui a laissé partir sa fille en acceptant le risque de ne jamais la revoir, pour lui permettre de mener une vie digne de ce nom.
Depuis un an, la jeune femme étudie les sciences politiques à l’EHESS. Elle décrit une vie d’exilée pleine de couleurs contradictoires, entre routine parisienne et coeur tourné vers sa patrie. « Parfois, ma vie ressemble à celle d’une étudiante normale. Je vais en cours, à la bibliothèque, je lis, j’écris. Mais la plupart du temps, je suis tout simplement incapable d’accomplir mes tâches car je pense à mes proches. »
Ecrits, manifestations, boycotts, prises de paroles… Depuis son arrivée en France, l’autrice observe la vague de soutiens qui soulève une partie de la population. En mai 2025, une étude Odoxa montrait que 74 % des personnes interrogées soutenaient la mise en place de sanctions contre Israël si l’offensive à Gaza se poursuivait. En décembre de la même année, une manifestation de solidarité parisienne avait compté plusieurs dizaines de milliers de participants, un chiffre jamais vu depuis deux ans. « Les jeunes, en particulier, sont formidables. Ils déploient des efforts considérables pour les luttes comme la cause palestinienne, le racisme anti-africain ou anti-trans. » Malgré tout, assure-t-elle, tous ces soutiens restent des témoins extérieurs. Être observateur ne suffit pas à comprendre l’ampleur des dégâts. « Vivre physiquement au milieu de la violence, ce n’est pas comme la voir de l’extérieur, même si avons besoin de cette manière d’observer les choses. »
D’interview en interview et de rencontre en rencontre, Nour Elassy reste persuadée que l’esprit humain n’est pas façonné pour comprendre l’horreur de la situation. Difficile, estime-t-elle, de saisir que nos informations ne contiennent qu’un aperçu de la réalité et de concevoir qu’aucune nourriture ne peut atteindre Gaza. « La complexité et l’absurdité de la situation la rendent incompréhensibles. »
« Et s’il vous faut me citer,
citez-moi en ruines.
Citez-moi en sang.
Citez-moi seulement lorsque vous serez prêts
à admettre qu’il s’agissait bien
finalement
d’un génocide. »

« Une honte pour la communauté européenne »
Le génocide, Nour Elassy l’écrit en noir et blanc dans son ouvrage. D’une plume aiguisée, elle pointe du doigt le pays « des flûtes et des drapeaux » où on lui explique les frontières « sans avoir jamais saigné pour elles. » Alors que la France n’a officiellement reconnu l’État de Palestine qu’en 2025, le gouvernement rechigne encore à qualifier la situation à Gaza de Génocide. Cette position diplomatique met la jeune femme hors d’elle. « Je trouve absurde qu’après toutes ces années de souffrance pour mon peuple, le terme de génocide fasse encore débat. »
L’autrice décrit des attaques dénuées de rapports de force. « Il n’y a pas de force militaire à Gaza ni en Palestine. Le Hamas ou le Hezbollah sont des mouvements de résistance créés par l’occupant. Ce n’est pas une force militaire. Ce n’est pas la guerre. »
Des corps empilés méconnaissables, un ciel gris, des chevaux morts, de la poussière et des décombres pour horizon… De page en page, Nour Elassy décrit cette terre où les mères « mettent au monde au martèlement des bombes » et où l’innocence des plus jeunes se heurte à la violence israélienne. « Souvent, après un raid aérien, on ne voit même plus les corps. Ils s’évaporent. Quelles sont ces armes qui font fondre les murs et disparaître la roche ? Ces armes sont soutenues par l’Europe. Continuer à tergiverser sur les termes à employer tout en soutenant les actes par les armes est une honte pour la communauté européenne. » Selon un rapport d’Urgence Palestine et de Palestinian Youth Movement, plus de 525 cargaisons d’équipements français à usage militaire ont été expédiées vers Israël entre octobre 2023 et mars 2026. Notre journaliste Louise Jouveshomme décryptait cette situation l’année dernière.
Dans le cadre de son mémoire de fin d’études, la jeune femme travaille sur la représentation des victimes, de la violence et de la responsabilité dans le discours présidentiel français concernant Gaza et l’Ukraine. Elle se dit frappée par la différence de traitement linguistique employé pour les deux peuples. « Lorsqu’Emmanuel Macron parle de la Palestine, il nomme le peuple de manière générale. Pour l’Ukraine et Israël, il nomme les victimes, leurs familles, leurs enfants, même leurs noms. Quand on l’entend, on a l’impression d’être proche d’eux. »
Aux yeux de la Palestinienne, l’Occident reste « fortement endoctriné par le discours israélien » même si, estime-t-elle, les jeunes générations pourraient bien bousculer les choses. « Le récit présentant les musulmans et les Arabes comme des terroristes vivant dans le désert à dos de chameau ou sous des tentes commence à disparaître. »
« J’ai un monde entier à l’intérieur de moi
pour m’aider à guérir »
« C’est comme si tout était tombé dans l’oubli.
« Je n’écris pas un poème / Je saigne en métaphore. » Avant la guerre, Nour Elassy était avant tout une lectrice qui rêvait d’écrire. Dans cette première publication, elle a glissé « les fragments de ce qu’il me reste », un patchwork de son vécu entre « le déracinement, la famine, les meurtres, le désespoir, l’espoir, l’amour de la famille, la chaleur du foyer… » Ce livre marque aussi l’expérience de ses quinze mois de déplacement. « C’est chez moi, avec la violence et la beauté » estime-t-elle.
Aujourd’hui, elle espère pouvoir continuer à publier. « L’écriture peut être une forme de résilience, mais elle n’empêche pas un massacre, temporise-t-elle toutefois. Cela ne protège pas les enfants de Gaza, cela n’arrête pas la famine, cela n’ouvre pas la frontière et ne met pas fin au siège. C’est une façon de résister et de manifester son opposition au colonisateur. »
L’étudiante garde encore au bout des doigts sa passion pour la peinture à l’huile. De sa maison désertée, elle se souvient des tableaux offerts à sa mère, d’un immense paysage installé dans le salon familial après un an de travail. « Il faut une année entière pour terminer un tableau. C’est très lent et très beau, comme une thérapie. On y met tout son cœur » sourit-elle. A son arrivée à Paris, la jeune femme s’est procuré toiles et couleurs, mais peine pour le moment à retrouver son élan de créativité. « Ce qui m’a fait le plus souffrir en perdant ma maison, ce sont mes tableaux et tous les souvenirs qui y sont associés. J’espère pouvoir les recréer. »
Du massacre de l’hôpital Al-Ahli qui a fait plusieurs centaines de morts en 2023 au piétinement des institutions internationales, Nour Elassy a cessé de croire en l’action des gouvernements. « Ils ont même aggravé la situation par rapport à avant la guerre. C’est comme si tout était tombé dans l’oubli. » Malgré tout, elle continue de suivre les élans de solidarité à travers le monde, en particulier les flotilles à destination de Gaza. « Tout cela me fait garder espoir en l’humanité. »
Trois ans après le 7 octobre et malgré un « cessez-le-feu », l’enclave palestinienne continue d’être bombardée. Entre 70 000 et 100 000 Palestiniens et Palestiniennes y auraient perdu la vie depuis 2023.
Par Charlotte Meyer

Nour Elassy, « Ceci est ma maison », Ed. Les Liens qui Libèrent, 2026, ici






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