1er coup d’éclat : un mouvement massif, organique et symbolique
Parole pacifique non écoutée, d’autres moyens seront employés
Vous n’avez pas pu le louper, une mobilisation massive a envahi les rues partout en France ces 2 derniers samedi, continuant à plus faible ampleur tout au long de la semaine.
Une mobilisation qui a principalement pris une forme devenue habituelle, celle de la manifestation pacifique, en marche, scandant slogans et revendications à travers la ville. De plus en plus contestée pour son manque d’efficacité, ce n’est pas le seul moyen d’action qui a été employé, comme vous avez pu le constater.
Des mobilisations sont nées partout sur le territoire national (et international !), multipliant les modes d’actions et les espaces d’occupation, se dispersant et se retrouvant tel un seul et même organisme.
Pacifisme ou non, tout mouvement a été largement réprimé, gazé, insulté, violenté par les défenseurs de l’Etat, créant la peur de perdre un membre ou la vie (!) pour s’être exprimé et avoir contesté.
Bienvenue au pays des « Droits de l’Homme », détenteur du permis de tuer.
Lutte symbolique ?
Les modes d’expression démocratiques comme les grandes pétitions, les votes, ou les manifestations pacifiques ne sont plus écoutés depuis des années.
Pourtant, bien que les images chocs du 17 octobre soient partout à la télé, c’est principalement la manifestation comme mode d’expression qui a été adopté. La masse a fait parler, mais les actions déployées restent principalement de l’ordre du symbolique : les marches, pancartes, slogans, sont peu contraignants pour le gouvernement et les forces en place. Même les dégradations, bien que faisant l’objet d’images impressionnantes et sensationnelles, commencent tout juste à gêner le pouvoir, sans atteindre les whites collars dans leurs tours d’ivoire.
Pour ce qui est du 24 octobre, les dispositifs policiers et les contraintes déployées pour limiter la mobilisation ont en partie fonctionnés : des dégâts matériels moindre, peu de blocages logistiques et stratégiques, et une information qui a déjà des difficultés à circuler (les contenus portant sur la manifestation ont été largement censurés). Pourtant, malgré les menaces gouvernementales et le climat de peur ambiant, la population a répondu présente dans la rue partout en France. Une colère exprimée, mais contenue.
SI VOUS N’ÊTES PAS VIGILANTS, LES MÉDIAS ARRIVERONT À VOUS FAIRE DÉTESTER LES GENS OPPRIMÉS ET AIMER CEUX QUI LES OPPRIMENT – Malcolm X
Acte III et suivants : construire un véritable renversement
Double enjeu : renverser et se renforcer
Maintenant, l’enjeu est double : renforcer le mouvement et renverser l’ordre établit. Se retrouver, se mobiliser, occuper la rue c’est bien. S’organiser, se structurer, mettre notre créativité au service du monde que l’on défend c’est mieux.
On a vu qu’une foule massive, spontanée et organique pouvait les submerger, qu’elle était difficile à contrôler. Imaginez si elle était organisée, si nos actions seraient ciblées.
On a vu naître de nombreux canaux d’informations, et des outils telles des cartographies d’actions en cours, ce qui a parfois permis de s’orienter après avoir été gazé, de se retrouver encore et encore après avoir été séparé. Puis ça s’est essoufflé. Parce qu’être en mouvement c’est important, mais sans cible ou but tangible, il est parfois difficile de donner un sens à nos actions.
Vu·es et entendu·es nous avons été, puisque le président à daigner nous parler après la première journée de mobilisation, le 17. En résumé : après deux quinquennats précarisant la population et creusant toujours plus les inégalités, le pouvoir n’est toujours pas prêt à écouter.
Les braises sont encore chaudes, et un nouveau souffle se prépare. Encore et encore. Alors maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? Comment garder notre force spontanée, subversive ? Comment la renforcer ?
Entre spontanéité et s’autonomiser
L’élan et la colère ont amené une mobilisation massive ce 17 et 24 octobre. Pour garder cet engouement et le renforcer, voici 2 piliers à explorer : bloquer le système et construire nos alternatives.
Bloquer le système
Pour construire un rapport de force avec l’ordre établit, il faut s’attaquer à ce qui le renforce. L’une des façons de faire est de bloquer le système économiquement, et le mode d’action phare n’est autre que : la grève.
La grève est une forme d’action (ou plutôt de refus d’action) qui consiste à cesser une (ou des) activité de façon collective et concertée, pour faire entendre des revendications. C’est donc une forme de désobéissance, économique et politique, qui peut exercer ce fameux rapport de force. Pour l’appliquer, plusieurs leviers peuvent être activés :
La Grève du travail :
Plutôt connue par la population, la grève du travail est simple sur le papier : on cesse de travailler, on cesse de produire, et on ralentit donc l’économie si celle-ci est massive. Un moyen de rappeler qu’un pays ne tient pas sans la force de travail de sa population. Pour y participer, vous pouvez rejoindre des syndicats pour connaître vos droits, les comprendre, se protéger et s’organiser. Si vous ne voulez/pouvez faire grève, vous pouvez soutenir celles et ceux qui y prendront part en donnant aux caisses de solidarité. Ces dernières permettent aux grévistes d’être soutenu financièrement pour leur mobilisation.
Un appel à « généraliser la grève » à partir du 5 novembre a d’ailleurs été lancé par la CGT.
Grève de la consommation :
Cesser une activité peut aller au-delà du travail et de la production. On peut également jouer sur la demande en stoppant, réduisant ou réorientant notre consommation. Concrètement, on diminue drastiquement tous les achats non essentiels, on boycott les multinationales et grandes entreprises – piliers du capitalisme -, on réoriente les dépenses vers des alternatives et on paie en liquide. Cette action, de même que la grève du travail, lorsqu’elle est massive, exerce une forte pression économique. Nous ne sommes pas acteurices politiques qu’en votant ponctuellement dans l’urne, nous votons tous les jours avec notre carte bleue.
C’est l’occasion, tant de fois remise à plus tard, de se désabonner des grandes plateformes pour aller vers leurs alternatives libres et open sources. C’est l’occasion aussi, d’explorer ce qui se fait à proximité, de rencontrer les voisin·es, les commerçant·es, artisan·nes, agriculteurices et tous les acteurices essentiel·les à nos vies.
Préparer la mobilisation :
Quel que soit le mode d’action choisi, se préparer à la mobilisation est essentielle.
- S’informer et s’équiper : Une multitude de guide circulent sur les réseaux sociaux pour savoir à qui s’adresser en cas d’arrestation, comment s’habiller, s’équiper en manifestation, quels sont vos droits à connaître (sans malheureusement pouvoir vous garantir qu’ils seront respectés)…
- Se retrouver et s’organiser : rejoindre des collectifs, des Assemblées Générales, des canaux de diffusion, pour s’organiser et cibler nos actions (bloquer les lieux clés, les flux logistiques…) à différentes échelles. La force du 17 octobre et du mouvement des gilets jaunes de 2018 repose en partie sur leur nature acéphale, sans leaders, mais organisés localement.
- Se former et se soutenir : en tant que street medic sur le terrain pour apporter les premiers secours aux personnes mobilisées, soutenir les camarades arrêté.es devant les commissariats, tribunaux et en assistant aux procès, ou encore en soutenant financièrement les collectifs, les associations, les médias qui permettent la lutte au quotidien.
L’information étant clé, les réseaux sociaux et canaux de diffusion habituels risquent d’être coupés. Les téléphones peuvent être surveillés, mêmes avec certaines fonctionnalités coupées et l’appareil éteint. Si vous souhaitez tout de même les utiliser pour communiquer, plusieurs alternatives existent pour rester connecter :
- Telegram et Signal : bien que ces deux plateformes aient déjà toutes deux fait l’objet de censure, elles y résistent parfois davantage que les réseaux sociaux. Ces deux applications sont centralisées et la confidentialité n’y est pas assurée. Privilégiez Signal qui est libre, gratuite et chiffrée (mais pas infaillible).
- Le VPN : Selon le type de blocage et de censure utilisés par le gouvernement, l’utilisation d’un VPN peut permettre de les contourner, et donc de maintenir un accès aux outils de coordination et d’information. Il reste pertinent à utiliser au quotidien pour protéger vos données, accéder à certains contenus déjà censurés et réduire la traçabilité. Privilégiez ceux en open source, qui ne demande pas de s’enregistrer, et dont les fondateurs ne financent pas l’extrême droite -> IVPN -ivpn.net- ou RISEUP -riseup.net/fr/vpn- par exemple.
- TOR (The Onion Router) : Le VPN réduit votre traçabilité, mais a toutefois accès au trafic passant par ses serveurs, votre connexion ne passant que par un point intermédiaire. Une alternative plus poussée encore en terme d’anonymat est TOR : un réseau public géré par une association non lucrative qui utilise trois relais, chacun ne déchiffrant que le nécessaire pour transmettre les données au relais suivant. Il a ses limites, et sa vitesse est plutôt lente, mais en termes d’anonymat et d’accessibilité, difficile de faire mieux. On vous renvoie vers cet article pour en savoir plus : Tor : c’est quoi et comment ça marche ?
- Briar : une messagerie chiffrée qui fonctionne sans serveur central, mais par Wi-Fi ou Bluetooth entre appareils proches. Elle permet donc de garantir une communication privée et résiliente avec des personnes identifiées. Toutefois, elle ne fonctionne que sur Android, se limite à une portée locale si elle est utilisée hors-ligne et demande de s’enregistrer.
- Bitchat : tout comme Briar, Bitchat est une messagerie chiffrée sans serveur central fonctionnant via Bluetooth. Elle ne se limite pas à Android et profite d’une portée plus large puisque ses messages peuvent être relayés par les téléphones voisins, qu’il y est une connexion entre eux ou non. Plus souple que Briar, il n’est pas demandé de s’enregistrer et les téléphones à proximité peuvent se contacter.
- -> Les deux applications sont finalement plutôt complémentaires : Briar pour les canaux privés, résilients entre personnes identifiées ; Bitchat pour un maillage local spontané et pour se coordonner.
- Meshtastic : cet outil un peu plus technique, permet de faire circuler des messages de noeud en noeud via des boîtiers (LoRa) sur de larges distances. C’est une infrastructure radio longue portée, une alternative indépendante d’Internet : elle est pratique pour se coordonner et s’alerter sur le terrain, propose une portée bien plus grande que Bitchat ou Briar, et ne nécessite pas forcément de téléphone. Elle demande donc un peu de matériel et de configuration.
Quel que soit les outils utilisés, se retrouver en dehors du virtuel semble essentiel pour créer des liens de confiance au sein d’un collectif.
Gardons la fluidité et l’adaptabilité qui ont fait leur preuve le 17. A côté, se préparer, se retrouver permet d’organiser nos actions et d’accentuer la force de frappe de cet l’élan collectif, pour le rendre encore plus subversif !
Renforcer, construire les alternatives : s’autonomiser
En parallèle, il est possible de normaliser et créer dès maintenant le monde dans lequel on souhaite vivre. Déjà, de manière très accessible, par des actes familiers du quotidien (qui peuvent être très énergivores, on en convient) : militer, discuter, échanger, créer, faire vivre les idées dans les sphères personnelles, médiatiques, culturelles, pour les renforcer, les normaliser et ouvrir la fenêtre d’Overton de notre côté.
Pour développer ces idées on peut aussi se former, apprendre, élargir nos horizons de pensées. Beaucoup de ressources sont disponibles gratuitement sur les réseaux, dans les bibliothèques, sur Internet… Et pour apprendre avec des professeur·es, en groupe, de superbes Universités Populaires voient le jour un peu partout, à l’image (en IDF) de l’Ecole buissonnière d’Oeil au beurre noir (@oeilaubeurrenoire sur insta), les cours libres de P3, l’Université populaire d’Ulm,… qui sont ouvertes à tous·tes, autogérées et gratuites !
Ce qu’on cherche finalement, c’est à s’autonomiser. C’est-à-dire, à se libérer des liens de dépendance qui nous oppressent en reprenant collectivement la capacité de décider, produire et résister. La création d’espaces d’apprentissage autogérés en est une première concrétisation, qui permet, de surcroit, de renforcer l’efficacité de la lutte. En ce sens, une multitude d’autres initiatives peuvent émerger, pensées pour être accessible à tous·tes : collectiviser les biens, créer et déployer des outils libres et indépendants, construire et financer les médias indés, rejoindre et soutenir des coopératives, organiser des structures de solidarité (avec ses proches, ses voisin·es, des inconnu·es…) et de soin… et plein d’autres sont encore à inventer.
Parfois, ces pratiques collectives existent déjà. Parfois, elles sont à créer. Quoi qu’il en soit, elles concrétisent un monde plus juste tout en luttant contre ce système oppressant.
Nous pouvons attaquer, gêner les forces dominantes oppressives tout en construisant nos alternatives. Maintenons cette mobilisation de masse subversive en l’alliant avec des forces organisées et structurées.
A nous de jouer.





Laisser un commentaire