La féministe communautaire antipatriarcale Adriana Guzman Arroyo développe une critique radicale du genre, qu’elle considère comme une construction coloniale indissociable du patriarcat et de l’hétéronormativité.

La Paz, Bolivie, janvier 2026. La ville est à nouveau ouverte après trois semaines de blocage en réponse à un décret gouvernemental qui cède les terres aux entrepreneurs et confie le système de crédit aux banques sans passer par le Parlement. C’est dans ce contexte que nous retrouvons Adriana, pour parler de ses combats.

Adriana Guzmán Arroyo est référente du mouvement féministe communautaire antipatriarcal en Bolivie. Elle nous salut, d’abord en aymara : «Asqui Uruquipan», puis se présente : « je suis Aymara, lesbienne, créatrice de vie, éducatrice populaire et féministe communautaire. » Un féminisme né à la fois dans les rues de La Paz, dans les mobilisations contre l’extractivisme et dans les communautés paysannes des hauts plateaux andins.

L’imposition du patriarcat, matrice de toutes les dominations

Pour Adriana, tout part d’une conviction : le patriarcat n’est pas une oppression parmi d’autres, elle en est matrice. Le féminisme communautaire antipatriarcal refuse de séparer les luttes pour les droits des femmes de celle contre le capitalisme, le colonialisme, le racisme ou l’extractivisme. Ces systèmes ne fonctionnent pas en silos : « pour nous, le colonialisme a signifié le genre, le patriarcat et l’obligation hétérosexuelle, en plus du viol systématique, du pillage des territoires et de l’extractivisme. On ne peut donc pas comprendre ces formes d’oppression et de domination séparément. Elles vont de pair. »

Si Adriana et ses camarades utilisent le mot féminisme, « qui vient du français et dont nous comprenons qu’il peut avoir une origine coloniale », leur mouvement ne surgit pas des théories académiques basées sur des problématiques eurocentrées. Il tente plutôt de « remettre en question le système patriarcal » depuis leurs perspectives, « ce que les peuples indigènes n’ont pas fait. » Cette lutte s’attache donc avant tout à transformer le quotidien des communautés. Elles rejettent par ailleurs la notion d’égalité de genre, dont elle trouve la portée limitée, et estime qu’il est prioritaire de défaire les privilèges et de questionner les logiques du pouvoir. Adriana l’affirme sans détours : se revendiquer féministe, c’est un acte politique pour pouvoir « discuter du système économique, de la matrice productive extractiviste, en s’appuyant sur la mémoire des luttes ancestrales », convoquée comme ressource politique et non comme folklore. « Beaucoup de nos grand-mères et ancêtres ont lutté il y a 300 ans pour les mêmes causes que celles que nous portons aujourd’hui »1.

Colonisation et cosmovision aymara

Mais avant de parler de lutte, il faut comprendre ce qui a été cassé. Dans la cosmovision aymara, « j’oserais dire que le genre n’existe pas », les personnes sont des jaques, des êtres qui n’ont pas nécessairement de genre. « Ce qui existe, c’est une imposition coloniale de la norme hétérosexuelle. »

La colonisation a en effet introduit le genre et l’obligation hétérosexuelle, qui sont devenus des outils de contrôle des communautés. Par exemple, dans la cosmovision précoloniale, la terre n’était pas une mère et le soleil un père, mariés ensembles. Cette réduction coloniale projette sur la nature les structures familiales hétéronormées de l’Europe chrétienne : « on a imposé cette vision du monde pour que les femmes cherchent toujours quelqu’un à épouser et pour que la reproduction soit la seule façon de comprendre notre rôle, y compris dans la cosmovision aymara. ». Cette dernière a ainsi absorbé le colonialisme et le patriarcat, notamment par l’idée que les femmes ne pouvaient pas avorter car elles étaient les créatrices de la vie, alors même que l’avortement est pratiqué depuis des siècles dans ces communautés. Les Églises évangéliques et pentecôtistes ont encore renforcé ces impositions, au point que certaines cérémonies réservent désormais certains rôles exclusivement aux hommes2.

Une emprise sur les corps et les esprits

Pour Adriana, le féminisme blanc reproduit des logiques coloniales et racistes : il se construit sur des privilèges et prend le genre comme unique axe, invisibilisant les autres dimensions de l’oppression. La formule « mon corps, ma décision » en est l’illustration la plus parlante. « Ce discours n’a jamais eu de sens pour nous. Car ce « mon corps, ma décision », dépend par exemple de ta situation financière. L’avortement a à voir avec d’autres choses bien plus complexes que ta simple décision. » Le fait d’être capable ou pas d’offrir une vie digne à l’enfant à naitre lui semble être un meilleur argument pour défendre l’avortement.

Le concept de cuerpo-territorio (corps-territoire) constitue leur réponse politique à cet individualisme. Car « les formes de domination et d’exploitation ne séparent pas le territoire des corps. » Pour extraire le minerai, le pétrole ou l’eau, le système extractiviste capitaliste ignore, corrompt, exploite voire détruit les communautés, qui, sinon, luttent pour leurs droits. Les grands exploitants ne s’intéressent donc pas seulement au territoire :

« Ils regardent les corps, les dominent, les détruisent. »

Cette emprise sur les corps et les esprits atteint son paroxysme quand des hommes commencent à utiliser de la dynamite pour tuer leurs partenaires. Tout sauf un hasard pour Adriana : « si on peut faire sauter la montagne pour en extraire l’argent, alors qu’elle représente pour nous un héritage ancestral, et qu’on n’a aucun problème avec ça, on peut faire sauter la femme. »

La violence et l’exploitation, sont donc avant tout des mécanismes de déstructuration du commun. Territoire et corps subissent la même forme de domination. Les séparer, c’est devenir aveugle à la mécanique du système extractiviste colonial.

L’éducation populaire, un outil de résistance pour construire une alternative politique

Face à un État incapable de résoudre ces problématiques structurelles, dont il est souvent complice, le féminisme communautaire antipatriarcal a choisi un terrain de lutte concret : l’école. Depuis 2010, une loi de réforme éducative arrachée par les mouvements sociaux, stipule que l’éducations doit être décolonisatrice, dépatriarcalisante, intraculturelle et plurilingue. 3

Les programmes scolaires sont réformés pour que les enfants étudient l’histoire des mouvements sociaux, du féminisme, et reçoivent une éducation sexuelle antipatriarcale. Tout un arsenal pédagogique est alors élaboré pour répondre à des questions pratiques telles que : comment une enseignante d’éducation physique dépatriarcalise-t-elle son cours ? La réponse du mouvement d’Adriana passe par apprendre aux élèves à relever la tête.

« À cause du colonialisme et du patriarcat, les peuples indigènes baissent la tête pour ne pas regarder le patron, et les femmes la baissent doublement pour ne regarder ni le patron, ni le mari, ni le prêtre violeur. Comment allons-nous parler avec force si nous vivons la tête baissée ? »

Et les résultats sont tangibles. À Cochabamba, de jeunes filles indigènes, qui « ont retrouvé leur jupe avant leurs mères » recommencent à venir à l’école en vêtements traditionnels et à exiger que les cours soient dispensés en quechua. Des gouvernements étudiants, dominés depuis toujours par des hommes, sont maintenant présidés par des femmes.

L’espace scolaire, lieu de la discipline coloniale par excellence, est devenu un espace de reconquête. Mais « c’est l’une des premières lois que [l’actuel gouvernement bolivien de droite] a proposé d’abroger. » Loin d’être un détail, c’est l’aveu que la dépatriarcalisation de l’éducation constitue une menace réelle pour l’ordre établi. « L’éducation a été, je crois, l’outil le plus important dans ce processus politique visant à débattre du colonialisme, à parler de l’État plurinational, du patriarcat, de l’extractivisme. » Ni l’État, ni les partis mais bien l’éducation communautaire, collective, ancrée dans les cosmovisions des peuples.

Par Svetalana Jamet et Jean Cordier

1 Sesión de debate n.º 15: Feminismo comunitario antipatriarcal – South Feminist Futures

2 Adriana Guzman : « En plus de jeter des pierres, faire des blocages, nous devions cuisiner, nous occuper des enfants » 50-50 Magazine

3 Homogénéisation et pluralisation des valeurs dans l’éducation bolivienne – OpenEdition

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