COMBATTANTE. Chaque lundi, Brûle vous fait (re)découvrir une femme engagée et inspirante. Aujourd’hui, rencontre avec l’artiste géorgienne qui immortalise les luttes de son pays.

Vêtue de milles couleurs, la photographe Dina Oganova est l’exact opposé de ses clichés monochromes. La violence et la nostalgie émanant de ses photographies dénote du grand sourire qui orne son visage alors qu’elle présente son travail lors de la Tbilisi Photo Week, dans la capitale de la Géorgie. Avec humour et humilité, l’artiste revient sur son parcours en racontant sa rencontre avec la photographie, une « vieille amie » qui a bouleversé sa vie. 

Une démarche photographique audacieuse

Dina Oganova a un seul moteur : la curiosité. Déjà enfant, elle s’aventure dans la “pièce interdite”, chambre noire du photographe qui les héberge les étés dans sa maison de vacances à Borjomi, en Géorgie. Des années plus tard, cet appétit pour la découverte ne l’a pas quittée et l’artiste géorgienne continue de s’aventurer dans l’intimité d’autrui.

Dans une démarche photographique pleine de culot, Dina Oganova parcourt toutes les régions de son pays, montant dans le premier bus qu’elle aperçoit et frappant aux portes avec une spontanéité qui, pour tout non-Géorgien, peut paraître déconcertante. “J’adore entrer dans des pièces, rencontrer des personnes venant d’horizons différents, de milieux sociaux différents”, explique-t-elle. 

My Place, Dina Oganova.

Pour son projet My Place, Dina Oganova photographie les chambres d’inconnus en cherchant à immortaliser, mais surtout comprendre sa génération. Née et élevée en Géorgie sous l’Union soviétique, l’artiste souhaite documenter le changement social provoqué par la chute de l’URSS et l’indépendance de son pays. Sous son objectif, les corps de la jeunesse géorgienne s’émancipent des codes conservateurs les ayant longtemps enfermés. 

My Place, Dina Oganova.

“Je suis la Géorgie”

Intimement convaincue qu’elle « appartient à la Géorgie« , Dina Oganova se lance le défi de photographier son pays tout entier. Comme un retour à sa propre histoire, l’artiste choisit l’enfance comme point de départ. Pour prendre en photo des mineurs, nul besoin de droits à l’image comme en Europe ; au contraire, les parents sont ravis de voir leurs enfants immortalisés dans les écoles, pendant leurs cours de danse ou dans la rue.

La photographe géorgienne ne cesse de vanter les mérites de son pays, d’une richesse humaine et photographique difficilement égalable. La Géorgie est photogénique : on trouve à chaque coin de rue une scène digne d’être photographiée. Par dessus tout, c’est la fameuse hospitalité du Caucase qui lui permet de s’immiscer dans la vie des Géorgiens et de photographier de manière spontanée leur quotidien. 

I am Georgia, Dina Oganova.

La force de ses photographies repose sans aucun doute dans les émotions qu’elles véhiculent. Avec pour parti-pris le noir et blanc, elle fige les traditions locales, l’identité des territoires et tous ceux qui les peuplent. “Il n’existe qu’une seule couleur dominante en Géorgie, le rouge. Sinon, pour moi, vous êtes tous en noir et blanc”, explique-t-elle en plaisantant.

I am Georgia, Dina Oganova.

Pour la photographe géorgienne, aucun sujet n’est tabou. Des scènes de rue à l’intimité du deuil, des montagnes du Caucase à la mer Noire, l’entreprise d’esquisser une fresque nationale est gigantesque. Commencé en 2007, ce qu’elle définit comme “le projet de sa vie” est toujours en cours – et ne se terminera peut-être jamais.

I am Georgia, Dina Oganova.

L’humain avant, pendant et après la caméra

Le travail de Dina Oganova est, en un mot, profondément humain. La photographe ne compte pas ses heures, s’investissant corps et âme dans son travail. “Dans chacun de mes clichés, il y a un peu de moi. C’est ce que j’adore dans la photographie ; je peux être une centaine de personnes à la fois”, explique-t-elle.

L’artiste a ainsi consacré une année entière à la réalisation de centaines d’ouvrages de ses photographies, chacun d’entre eux fait à la main. Pour le papier, elle réutilise des sachets de thé ; pour les décorations, des fleurs envoyées par celles qu’elle appelle ses « sHEROes », chacune d’entre elles recueillies dans des lieux emblématiques. 

Ouvrage du projet My Place, réalisé à la main par la photographe géorgienne Dina Oganova.

Dina Oganova écrit ensuite elle-même chacune des descriptions, en géorgien et en anglais, une formule “deux en un” lui permettant d’allier la beauté de la calligraphie géorgienne à la clarté internationale de l’anglais. A en croire le succès – improbable selon elle – de ses livres dont deux exemplaires se trouvent au Musée d’Art Moderne (MoMA) de New York, l’objectif est réussi. 

Femme géorgienne, résiste !

Dans la vague du mouvement #MeToo, la photographe s’est lancée le difficile challenge de documenter la violence de genre en Géorgie. Dans son pays encore plus qu’ailleurs, les obstacles sont nombreux pour réaliser un tel projet – l’omerta l’empêchant de trouver des femmes volontaires. Plus que la violence domestique, l’artiste se concentre également sur des problématiques régionales telles que le kidnapping de mariées. 

Son projet Frozen Waves propose ainsi de mettre en lumière le sort des nombreuses jeunes filles géorgiennes, enlevées afin d’être mariées. Sa grand-mère est l’une d’entre elles, elle a haï son mari toute sa vie. Loin d’être un cas isolé, son histoire familiale n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Pour ces femmes kidnappées et mariées de force, s’échapper n’est pas une option : toutes savent que leur absence de prétendue “pureté” les empêchera de se remarier. D’autres s’estiment “chanceuses” d’avoir été kidnappées par un homme qui soit devenu un si bon père pour leurs enfants. Alors que sa grand-mère a vécu son mariage dans une rancœur évidente, d’autres témoignent d’un étrange bonheur dans leur famille actuelle. 

My husband kidnapped me when I was 17. I got pregnant the first night, but I’m really happy with him and thankful to my family that they didn’t take me back because now I would be alone and nobody wanted to marry me. Who needs already disgraced woman? When you start to build a family, it’s not necessary to love your husband. When you live with a person for a long time you will get used to him, have children and love will appear too. What else does a woman need for happiness?

Frozen Waves Project, Dina Oganova.

Si le sort de la femme kidnappée s’apparente donc à la loterie, une variable reste constante : la fierté masculine. Pour capturer la condition féminine, Dina Oganova a aussi prêté une oreille attentive aux propos de ces hommes tout-puissants. Tous ne sont pas mariés à des femmes kidnappées, certains sont juste fiers d’avoir aidé leurs amis à fonder une famille. 

Alors, comment comprendre le bonheur de ces femmes dans un mariage construit sur tant de violence ? Avec maturité et discernement, les photographies de Dina Oganova offrent un dialogue rare entre sa propre naïveté de femme “de la ville” au champ des possibles infini, et la résilience des femmes des campagnes géorgiennes, qui se savent condamnées au mariage forcé. Au milieu de paysages désertiques, envahis par les épines et les ombres, les « sHEROes » apparaissent. 

Frozen Waves Project, Dina Oganova.

Paire de talons abandonnés, robe blanche fraîchement repassée et oiseaux en migration, la photographe géorgienne immortalise le passage à l’âge adulte par des détails minutieusement capturés. Face au v(i)ol de l’enfance et la solitude pesante, les jeunes filles kidnappées se retrouvent dans les mains liées de l’attente, la résignation courageuse, et peut-être même dans la croyance au bonheur, atteignable envers et contre tout.

Frozen Waves Project, Dina Oganova.

Du courage et de l’espoir, la recette de la photo documentaire

Pleinement consciente des responsabilités qui accompagnent son statut de photographe documentaire, Dina Oganova a à cœur de montrer les tensions qui agitent son pays. Tiraillée entre la Russie aux ambitions impérialistes et l’Europe dont son pays rêve de faire partie, l’arrivée du parti pro-russe Georgian Dream au pouvoir n’a fait qu’empirer la situation politique en Géorgie. En 2024, la fraude des élections législatives et la suspension des négociations avec l’Union Européenne avaient déclenché un mouvement de protestation national sans précédent. 

I am Georgia, Dina Oganova.

544 jours plus tard, la révolte s’est essoufflée mais les manifestants continuent de se rassembler chaque soir devant le Parlement. Malgré la répression toujours plus forte, la photographe refuse de céder à la terreur. Armée de courage et de son appareil photo, elle se rend aux manifestations. “Je ne suis pas aussi forte que les activistes, j’ai vraiment peur. Je suis seulement là pour documenter, parce que c’est important pour moi”, avoue-t-elle. 

I am Georgia, Dina Oganova.

Ses photographies traduisent une admiration profonde pour ceux qui continuent de défendre leur patrie en dépit des menaces incessantes. Dina Oganova a rencontré chacun des prisonniers politiques géorgiens, les photographiant dans son studio. De ces rencontres, elle garde des échanges remplis d’espoir et des prises de vue qu’elle garde précieusement, sans les diffuser pour protéger l’identité des photographiés. “Je crois fermement que cette nouvelle génération va gagner cette guerre”, déclare-t-elle, pleine de confiance. Peut-être pas aujourd’hui ni demain, mais un jour viendra où elle pourra exposer ces sHEROes aux yeux du monde entier. 

Par Salomé Aldeguer-Roure

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