Vous l’avez peut être connue en 2022 avec Combat, aujourd’hui l’autrice répond au micro de Brûle! pour notre série de portraits Les Combattantes.
Si vous allez en librairie, vous trouverez peu, voire pas, d’ouvrages portant sur la bisexualité. Voilà pourquoi le dernier essai de Camille Teste, “Embrasser la bisexualité” vient de se poser en référence sur le sujet en France. L’autrice, ravie de cette évolution, ressent toutefois une certaine pression à porter cette question : “je sais que je suis attendue au tournant.”
Depuis plusieurs années, la jeune femme à “la personnalité très grande gueule” n’hésite pas à se révolter pour un monde plus juste. Une combattante qui politise à la fois le self-care, le yoga, la bisexualité et entremêle ces sujets dans son travail et ses engagements.
Parcours de combattante
Habitée par l’envie de transformer la société et d’y combattre les injustices, l’autrice et journaliste Camille Teste travaille en particulier sur la question de la santé mentale. Elle s’attache, notamment à travers son premier essai “Politiser le bien être” (Ed. Binge Audio) ou son podcast “Encore heureux”, à comprendre comment la façon dont notre société est structurée influence notre bien être.
L’écriture a toujours fait partie de sa vie : “j’ai toujours lu et écrit des histoires. Pendant ma scolarité, cet exercice a toujours été très facile pour moi.” Écrire, Camille a pu l’exercer durant son bachelor à Sciences Po puis, avec un sens de la justice toujours plus aiguisé, c’est vers le droit qu’elle a tenté de se tourner. Pourtant, après deux jours seulement, elle réalise ne pas être à sa place : “je me suis dit “mais j’aime pas du tout en fait, je vais crever ici !” À ce moment-là, je ne savais pas encore que j’avais un TDAH et j’ai compris plus tard qu’il fallait un niveau de concentration et de sérieux que je ne pouvais pas tenir” explique-t-elle.
C’est donc dans la communication qu’elle se lance pour son Master. Un cursus qui lui semble plus adapté à son profil : “on laisse de la place à la créativité, à l’individualité et c’est assez valorisé d’avoir une personnalité forte et un peu fantasque. Je n’y suis pas allée dans une espèce de passion folle pour la communication, mais plus comme une stratégie : il fallait que j’aille quelque part et visiblement, c’est ce qui me semblait le moins pire.”
“Il y a combattre et combattre efficacement. Il s’agit d’avoir des stratégies et de s’organiser. C’est quelque chose qui m’habite profondément.”
Justice et communication n’allant pas toujours de pair, plusieurs exercices révoltent la jeune femme. Là voilà par exemple dans une mise en situation où elle doit gérer la communication d’une marque qui a… empoisonné des bébés, oui oui. Mais c’est lors d’un stage en agence de com’, alors qu’elle est chargée de vendre des yaourts, que sa carrière dans ce domaine est fortement questionnée : “en trois jours, j’ai failli sombrer dans la dépression. J’ai démissionné en laissant une lettre sur le bureau de ma maître de stage. Ce qui, avec le recul, n’était pas super professionnel.” admet-elle.
Le care (toujours) dans la peau
Grâce à un équilibre entre différentes activités, Camille trouve un terrain de jeu qui permet à sa personnalité et à sa soif de justice de s’exprimer. Pour autant, santé mentale et self-care occupent toujours une place importante dans sa vie et son travail.
Depuis 2022 et notre dernière rencontre, la jeune femme a multiplié les projets autour de ces thématiques. Autodéfense féministe, impro théâtrale, mais aussi des sujets autour de la musculation et de la danse sont autant de pratiques “émancipatrices et féministes” qui ont rythmé sa vie ces dernières années. “J’ai un peu réduit la fréquence”, confesse-t-elle. “Je le fais aussi moins aujourd’hui car ça s’est beaucoup développé et je trouve super intéressant que d’autres personnes s’emparent de ces questions.” Désormais, elle intervient davantage auprès d’organisations, en particulier grâce à la collaboration avec un fond féministe. “J’ai envie d’intervenir auprès d’organisations qui sont militantes ou activistes, et de travailler encore plus près des personnes qui s’engagent. Je trouve que ça fait vraiment sens.” La question du care est toujours aussi présente dans sa vie et son travail, qu’elle soit centrale ou non.
Embrasser la bisexualité : le coeur du combat d’aujourd’hui
C’est d’ailleurs par le prisme de la santé mentale que Camille a d’abord abordé le sujet de la bisexualité, la jeune femme l’étant elle-même : “être bi aujourd’hui, c’est être attiré.e par plus d’un genre.” L’écriture de son dernier essai “Embrasser la bisexualité” part d’un constat : “je me suis rendue compte que les bi étaient surreprésenté.es dans les problèmes en lien avec la santé mentale, par rapport aux hétéros, mais aussi par rapport aux gays et aux lesbiennes. En creusant ce fil, je me suis intéressée à la bisexualité dans son ensemble”. De bien sombres statistiques qui concernent finalement une part importante de la population, puisque 65% des femmes et 45% des hommes qui se disent hétérosexuel.les admettent des attirances pour plus d’un genre (enquête Ined “Virage”, 2015).

“Il y a autant de bisexualités que de personnes bisexuelles” affirme-t-elle. C’est dans cet état d’esprit qu’à travers son essai, elle mêle témoignages et analyses politiques pour créer un ouvrage personnel, enrichi d’une diversité de parcours, tout en s’appuyant sur de solides analyses : “je voulais quand même parler de moi car je trouve important de me situer par rapport au sujet, et j’avais besoin de colorer le livre de plusieurs parcours bi. C’est d’ailleurs ce qui est très intéressant dans l’écriture : travailler avec un ensemble de points de vue, d’études scientifiques, de voix militantes qui m’ont précédée…”. Ce livre, elle le voulait le plus clair possible pour qu’il soit accessible et lisible, aussi bien par les bi, que par toute autre personne intéressée par la question.
Au sein même des communautés LGBTQ+, des espaces habités par un besoin de justice sociale, les personnes non bi ne s’emparent pas de cette question et continuent de l’aborder de façon parfois problématique. Un constat qui ne manque pas d’énerver la journaliste.
L’invisibilisation de la bisexualité et ses représentations stéréotypées ont des conséquences, insiste-elle: “si vous estimez que la personne est instable ou hypersexuelle [des stéréotypes associés aux personnes bi] ça peut créer une forme de légitimité du passage à l’acte chez les agresseurs. Par ailleurs, tous ces stéréotypes et cette invisibilisation favorisent une mauvaise image de soi pour les bi. Tout ça, ça a des conséquences concrètes sur la santé mentale, la santé physique, la précarité…”, une injustice d’ampleur sociétale qui exaspère Camille.
Pour cette dernière, cette identité est aussi l’opportunité de recréer du lien là où la société cherche à diviser : “je me sens faire communiquer le monde homo et le monde hétéro. Aussi parce que je suis polyamoureuse, et que je relationne avec des personnes de plusieurs genres. Dans une société qui a plutôt tendance à se polariser et à créer des frontières entre les communautés, il est intéressant d’être dans le monde LGBT avec un regard bi. C’est être dans une position qui fait dialoguer ces différents espaces.”
C’est une identité à laquelle beaucoup s’identifient et qui, pourtant, reste invisibilisée et porteuse de préjugés tenaces. Le fort caractère de Camille traverse ses écrits, nous donnant, à notre tour, la force et les clés pour analyser et répondre à la biphobie.
Entre révolte et repos : trouver l’équilibre
Mais où trouve-t-elle toute cette énergie ? En partie dans la force de ses émotions. Les injustices, les oppressions, les impertinences organisationnelles – entre autres- révoltent Camille et la mettent en colère. Cette colère, elle a appris à la transformer en pouvoir d’agir, en force motrice : “un jour, tu regardes le monde avec des lunettes féministes et là, t’as envie de tuer tout le monde. Cette colère te prend complètement, t’es habitée par ça. Mais si on s’arrête là, on n’est pas dans la meilleure position pour s’organiser, pour transformer ces structures oppressives. Pour passer de l’étape où je suis vénère à l’étape où je suis encore vénère et je m’organise, ça me prend du temps.” A un niveau plus individuel, c’est la thérapie qui lui permet de prendre du recul et de comprendre cette émotion. “Avoir des espaces pour en parler avec des gens avec lesquels je me sens en sécurité permet aussi de la sublimer. Cela signifie aussi bien s’organiser que créer autour d’elle. C’est un carburant : ça te donne l’énergie de te lever et d’écrire.”
« On se bat pour créer une société qui est plus légère, plus joyeuse, en dépit de tout ce qui nous arrive. C’est important de prendre les problèmes au sérieux, bien sûr, mais je pense qu’on peut et qu’on doit laisser place à la création, à des moments de légèreté. »
Plus petite, elle a eu la chance de faire le tour du monde en voilier avec ses parents, “le summum de l’activité ludique”. Puis, dans sa vingtaine, elle habite au Liban, en Turquie, en Angleterre, au Maroc ou encore au Canada. Découvrir différentes façon de faire société l’a inspirée et marquée : par le plaisir d’être ensemble, de s’amuser, d’apprécier la musique, les relations, les fréquentations intergénérationnelles, et par l’envie de transformer nos cadres de vie pour trouver un équilibre épanouissant. Penser la lutte par des objectifs joyeux de vivre ensemble l’habite : “c’est important de garder à l’esprit qu’il faut trouver des manières d’être, de se marrer ensemble. Créer une société qui laisse place à la créativité, à la joie, c’est très sérieux.” Bercée par un voilier mais aussi par une éducation pleine de plaisanterie et d’autodérision, Camille amène humour et légèreté à la moindre occasion. La joie est aussi motrice, “et régule notre système nerveux!” ajoute-elle.
Même dans la joie, militer demande beaucoup d’énergie. Le repos est central et Camille le sait : “j’ai suffisamment pensé la question de la douceur et du soin pour savoir me faire confiance dans ma capacité à ne pas me mettre en burn-out. J’arrive à mettre mes limites, à me reposer. Je suis aussi très rigoureuse là-dessus parce que stratégiquement, c’est beaucoup plus intelligent.” Se reposer, c’est aussi trouver un équilibre. Le sien repose sur plusieurs piliers: un environnement rural, un fort tissu social, une reconnexion au corps, par la course à pied et le yoga, mais aussi par la fiction : “on a vraiment besoin de commencer à visualiser un autre monde et ça ne peut se faire que si notre imagination marche. Ces nouveaux imaginaires, il faut les nourrir. C’est cette énergie que j’essaie de cultiver pour ne pas être submergée par l’actualité et par un futur qui semble déjà écrit et complètement dystopique.” C’est dans le recueil « Les Utopiennes » (Ed.La mer salée) que l’autrice s’est prêtée à l’exercice : une création qui a autant transformé l’autrice que ses lecteurices.

Camille Teste, Embrasser la bisexualité, Les Renversantes, 2025, 176p, à retrouver ici





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