Depuis peu, des festivals émergent en France pour émanciper les femmes par les savoir-faire techniques. Leur petite sœur parisienne aura lieu pour la première fois le week-end du 11 octobre.
« On ne s’attendait pas à un tel engouement. » Dans le café du 10ème arrondissement où nous les retrouvons, Camille Lizop et Julie Monzein irradient. Dans deux jours, elles lanceront officiellement La Taloche, le premier festival parisien queer et féministe des savoir-faire techniques. Tout au long du week-end, 32 ateliers vont se succéder au Shakirail, un lieu culturel et solidaire situé dans le 18e arrondissement de Paris. Au programme : menuiserie, serrurerie ou encore mécanique. L’ambiance se voudra festive, avec des soirées au rythme de spectacles de marionnettes, tables rondes et stand-up.
« Les 200 places sont parties en quasiment une soirée », s’enthousiasme Julie. En quelques mois, le projet a réuni une quarantaine de membres. « Quelques minutes après une réunion, j’avais des bénévoles en bas de chez moi qui me déposaient un caddie pour les courses en lien avec le festival. Tout le monde est investi et proactif. Pour moi, cela montre à quel point ce genre de chose manquait à Paris. »
Une prise de conscience croissante
Car si le festival est le premier du genre à pousser dans la capitale, d’autres événements du même acabit ont déjà émergé en France. Le premier, la Tenaille, est né en 2022 à Montpellier avant d’être suivi par La Goupille à Toulouse et La Douille à Lyon. C’est d’ailleurs dans la Cité des gones que Camille et Julie ont découvert cette nouvelle tendance. « C’est très récent, mais ça se développe comme des petits pains » sourit Camille. Depuis 2021, l’association Les Déculassées organise aussi des ateliers de mécanique automobile par et pour les femmes partout en France.
Il y a encore quelques années, ni l’une ni l’autre n’auraient imaginé se lancer dans un tel projet. Camille, qui travaille dans le milieu de l’écriture et se spécialise dans les enjeux féministes, s’est toujours considérée comme ayant deux mains gauches. Sa prise de conscience naît lorsqu’elle réalise être dépendante du savoir-faire de son compagnon. « Je ne m’intéressais pas du tout à la technique. J’ai fini par m’apercevoir que nous n’avions pas le même rapport au monde. Ça commençait à me tracasser. »

« Il y a un vrai enjeu d’empouvoirement dans la réappropriation de ces savoirs par les femmes » insiste Julie. L’humoriste raconte avec passion son expérience à Marseille où elle avait participé, un peu par hasard, à un atelier de construction d’un mur de pierre. « Je me suis vraiment sentie utile. Je me suis tout de suite dit qu’il fallait donner davantage accès à ce festival à d’autres personnes. »
« Tous nos outils sont faits pour les hommes »
Ces dernières années, la question de la place des femmes dans les sciences a lentement commencé à prendre de la place dans les médias. Mais les enjeux de technique, eux, restent encore dans l’ombre. Pourtant, rappelle Camille, la question se pose à chaque moment de la journée. « C’est le nerf de la guerre, affirme-t-elle. La technique, elle est partout et tout le temps. »
Si de plus en plus de femmes se reconvertissent dans les métiers du bâtiment et de l’agriculture, et se réunissent pour transmettre des savoir-faire, le sujet peine à émerger dans le débat public. Camille, qui creuse la question depuis plus d’un an, évoque les travaux de Paola Tabet. L’anthropologue italienne a voulu comprendre pourquoi les femmes étaient généralement tenues à l’écart de la technique en s’intéressant notamment aux armes. Mais c’est un livre de la journaliste allemande Rebekka Endler, Le patriarcat des objets, qui fait naître des étoiles dans ses yeux. « C’est un livre incroyable ! Elle montre que le monde est fait par et pour les hommes. Le point de départ, c’est sur la possibilité de faire pipi dans l’espace public. À partir de là, elle tire un fil qui passe autant par la conception des vélos que les dimensions des voitures. Sa conclusion, c’est que tous nos objets sont patriarcaux. »
Dans le milieu sportif, des femmes commencent également à prendre la parole pour dénoncer cette conception du monde. « Moi, je fais du foot, témoigne Julie. Les chaussures sont faites pour les pieds des hommes. Cela signifie que nous avons plus de chances d’avoir des blessures aux chevilles car elles ne sont pas adaptées aux femmes. » Peu connue et encore taboue, la maladie de la « vulve de la cycliste » a aussi commencé à gagner en écho. De nombreuses cyclistes féminines ont révélé avoir été contraintes de subir des opérations de l’appareil reproductif car les selles des vélos ne sont pas adaptées à leur morphologie. « En fait, sur les outils, il y a tout à réinventer » souligne Camille.

Un enjeu de réappropriation
Aux yeux des deux jeunes femmes, l’engouement suscité autour de ces nouveaux festivals révèle un besoin de renverser une tendance profondément ancrée dans notre société. « J’ai l’impression d’avoir passé ma vie à m’adapter à mon environnement technique sans forcément me rendre compte de l’effort que cela me demandait, explique Camille. Quand tu t’aperçois que tu peux toi-même bricoler, ça change la vie. En tant que femme, nous sommes constamment en train de devoir rentrer dans un moule. Là, on fait enfin l’inverse. » Depuis cette révélation, elle affirme se battre contre une peur entérinée de tout casser qui l’empêchait de toucher au bricolage. « Maintenant, j’y vais, sourit-elle. Je bidouille, j’essaie. Au pire, ça ne marche pas. »
De leur côté, Julie et sa compagne ont pris le pli de tout réparer elles-mêmes et de ne plus jeter les appareils électroniques. « Si tu prends le temps de bien te renseigner, tu t’aperçois rapidement qu’il n’y a pas besoin d’avoir de gros muscles pour y arriver. Il y a des freins culturels et psychologiques à lever bien plus que des réalités techniques. » Les acolytes en veulent pour preuve les projets toujours plus nombreux à voir le jour autour de l’émancipation des femmes. A Marseille, un collectif organise par exemple des stages de voile afin de leur apprendre les postures adaptées pour naviguer avec la même performance qu’un homme. « Il y a un dicton que j’adore qui dit : tu n’as pas besoin de force si tu as la bonne technique », illustre Camille qui ajoute : « Il y a un enjeu d’autonomie et d’indépendance dans le sens premier du terme. On ne va pas toutes devenir maçonnes mais on saura faire notre maison à un certain niveau. »
Conscientes du coût des cours de bricolage en région parisienne, La Taloche espère pouvoir proposer des ateliers régulièrement dans l’année. La participation au festival se fait d’ailleurs à prix libre et un système de garde d’enfants a été mis en place pour permettre aux mamans solo de prendre part aux différentes activités. « Il y a une vraie demande. Nous avons tous types de profils et de tous âges. » Grâce à une membre de l’équipe, des places pour certains ateliers ont pu être offertes à des personnes réfugiées ou demandeuses d’asile.
Si les soirées seront ouvertes à tous, l’association a choisi de réaliser les ateliers en mixité choisie. « On veut pouvoir se rassembler, se livrer sur nos vulnérabilités » explique Julie. « On a hâte de retrouver la même ambiance qu’à La Douille, cette effervescence, cette libération de la parole, ce sentiment de puissance » appuie Camille de son côté. Dans les années à venir, la taloche et la chignole pourraient bien devenir des symboles incontournables de la révolution féministe.
Par Charlotte Meyer
La Taloche, festival féministe et queer des savoir-faire techniques
🗓️ les 11 et 12 octobre 2025
📍 au Shakirail, 72 Rue Riquet, 75018 Paris
👉 30 ateliers de 10h30 à 18h30 en mixité choisie sans homme cis (autodétermination)
👉 Soirée du samedi ouverte à toutes et tous à partir de 19h.
👉 Bases du bricolage, serrurerie, plomberie, travail du métal, mécanique auto & vélo, gynécologie émotionnelle, auto-défense féministe, etc.
👧 Enfants bienvenu·es – garderie sur certaines plages horaires.
💸 Prix libre à l’entrée et possibilité d’adhérer à La Taloche pour soutenir l’association !
💚 Site internet : lataloche.xyz Instagram : @lataloche_collectif
Pour aller plus loin

Rebekka Endler, Le patriarcat des objets. Pourquoi le monde ne convient pas aux femmes. Ed.Dalva, 2025, 336p, par ici

Paola Tabet, Les mains, les outils, les armes, 1979, par là






Laisser un commentaire