COMBATTANTE. Chaque lundi, Brûle vous fait (re)découvrir une femme engagée et inspirante. Aujourd’hui nous partons à la rencontre de Juliette Arnaud. Comédienne, scénariste et chroniqueuse de radio, ses différentes casquettes lui permettent de lutter.
« Tu me fais chialer toi. » Première phrase du générique de sa chronique dans La Dernière sur Radio Nova, elle annonce l’émotion que l’on peut ressentir en écoutant les histoires racontées par Juliette Arnaud. À la fin du générique, un « Dégage ! » puissant, peut-être synonyme de la colère provoquée par la réalité de nos vies opprimées. S’ensuit, tous les dimanches soir, quatre minutes de chronique dressant le portrait d’une société parfois malheureuse, parfois pleine d’espoir.
La culture comme moteur
Juliette Arnaud a grandi dans une maison « sans télé et pleine de livres. » Issue de parents pour qui la culture était une évidence, la comédienne s’est construite autour de la littérature, du cinéma en passant par l’architecture et la musique. « Mes parents n’avaient même pas besoin de me dire que c’était important. Je n’avais qu’à ouvrir les yeux pour le voir. J’estime que mon frère et moi avons été très privilégiés. On ne voyait pas l’art comme quelque chose à acquérir, c’était le monde dans lequel on vivait. » Elle décrit la lecture comme un espace de liberté, où le ou la lecteur.ice est le seul « maître à bord. » Si on a envie, on commence par la dernière page. On arrête quand on veut. On peut ne même pas finir, sauter des pages et personne ne sera là pour nous dire quoi faire. C’est un peu pour cette même raison que Juliette a préféré le théâtre au cinéma : « il y a un truc que j’ai compris assez tôt, c’est que sur un plateau de théâtre, tu n’as pas de chef. Il y a un chef avant mais au moment où tu es sur scène et où la pièce a commencé, c’est fini. Sur un plateau de cinéma, c’est différent parce qu’on peut refaire la prise quarantaine fois si ce n’est pas exactement comme le chef en question le veut. »
Sa passion pour la littérature est née quand, à 6 ans, Juliette découvre les Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur. “J’ai tout de suite adoré. Et puis ma mère m’a dit que la Comtesse de Ségur s’appelait en réalité Sophie Rostopchine. J’étais en CP et ce nom m’a fascinée. Je m’appelais ‘bêtement’ Juliette Arnaud et le nom Rostopchine, je le trouvais mélodieux”. Cette anecdote, pouvant au premier abord paraître futile, révèle bien à quel point les auteur.ice.s peuvent nous transporter et nous émerveiller. Quand la petite fille qu’elle était a appris que l’écrivaine avait produit d’autres œuvres, elle a voulu tout lire.
Elle raconte : « J’avais l’impression que ça ne s’arrêterait jamais. Pendant longtemps, je n’ai lu que des auteur.ice.s qui écrivaient beaucoup, pour rester avec eux le plus longtemps possible. À chaque fois, j’avais l’impression de m’ensevelir, de rentrer vraiment tout entière à l’intérieur d’un corps qui n’était pas à moi, mais qui devenait le mien. »

« Militer pour des doutes«
Si ne milite pas pour un parti ou un syndicat en particulier, elle se définit comme une militante pour des idées, et surtout « pour des doutes. » Une remise en question permanente de ce qu’on croit acquis, de ce que l’on pense certain, c’est peut-être aussi le moyen de construire une société différente de celle que l’on connaît. Elle explique : « j’ai mis très longtemps à remettre en question le fait que les gens qui étaient les chefs, qui avaient le pouvoir, n’étaient pas forcément bien, forts, ou courageux. J’ai mis du temps à comprendre que la vulnérabilité me touchait plus que la force. »
Juliette Arnaud a connu une sorte d’éducation féministe « implicite. » Si elle ne lui parlait pas frontalement de féminisme, elle s’est construite avec une mère profondément indépendante et ne répondant pas aux attentes et aux standards de l’époque. « C’était une intellectuelle. A ce moment-là, les femmes devaient principalement élever les enfants. Elle, elle a fait les deux en même temps. Elle attendait de moi que je sois courageuse. Pour elle, c’était vraiment très important. Et ça, ce n’est pas ce qu’on attend habituellement d’une fille. A mon avis, c’est une position féministe. Son angoisse était que je sois quelqu’un de peureux, tant sur le plan physique que sur le plan moral. Elle a tout fait pour que j’ai le menton haut.”
Découragement et espoir
Le découragement semble faire partie de l’engagement. Alors comment se régénérer pour continuer la lutte ? Comment garder espoir quand les mauvaises nouvelles s’enchaînent et que, chaque jour, on se demande quelles absurdités et quels propos haineux vont sortir les « puissants » de ce monde ? Il est dur de trouver un remède, une parade. Alors, on élabore des stratagèmes, on se dégage des moments pour penser à autre chose. Cet apaisement, Juliette Arnaud les trouve en “regardant les gens vivre”. Que ce soit en observant un élan de solidarité autour d’un chaton en détresse (vraie expérience…), en voyant des personnes lire dans le métro ou d’autres se tenir la main, on aperçoit encore un peu d’humanité. Même si les métros ne sont faits que pour les gens en bonne santé, au moins, il y en a dedans qui aident les autres. Peut-être bien que ces petites lueurs d’humanité sont celles qui nous permettent de continuer à lutter.
Pour la chroniqueuse, il n’y a pas d’œuvre d’art universelle. Aucune ne permettra de faire réfléchir l’ensemble de la société ou qui la marquera profondément. Il y a pourtant une chose qui peut apparaître comme universelle : regarder le soleil se lever. « Un lever de soleil contient une dose d’espoir phénoménale. C’est un peu comme une œuvre. C’est universel. On peut penser aux hommes préhistoriques qui avaient peur chaque nuit que le soleil ne revienne pas. Cela relevait un peu de quelque chose de magique. Comme nous, certains éléments nous paraissent magiques alors qu’ils seront expliqués scientifiquement trente ans plus tard… »
Alors, finalement, si nous voyons toutes et tous le même lever de soleil, et que nous sommes autant émerveillé.e.s les un.e.s que les autres, peut-être que l’espoir d’un monde sans haine se situe ici. Sans tomber dans l’utopie (on vous voit venir), un monde où chacun.e prendrait conscience de sa vulnérabilité autant que des émotions communes à toutes les populations.
Sur son épitaphe (référence à la fin de sa chronique, allez écouter), nous pourrions peut-être marquer (sous réserve de son accord) : « Elle a essayé de ne pas trop crier, sauf quand il fallait, et la société a décrété qu’il le fallait souvent. »






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