Mardi 30 mai, la rappeuse inaugurait à Paris au Point Ephémère son nouvel EP Prophétie. Un projet réalisé avec minutie, patience et délicatesse, que l’artiste présentait à Combat quelques jours plus tôt. Passé d’athlète, Prises de position contre l’extrême-droite, rapport à l’écriture… Nous n’avons pas parlé que de musique.

Eesah Yasuke est de ces artistes qui demandent plusieurs lectures. Intimidante à première vue, avec son regard qui ne vacille pas et sa droiture, elle dévoile petit à petit une profondeur, une sensibilité. Rieuse, elle est précise et délicate dans ses paroles. Un talent qui l’a amenée, depuis ses débuts, à proposer des textes toujours aussi justes à longueur de morceaux. Et lorsque nous nous rencontrons à La Chaufferie, près de Gare du Nord, pour évoquer son nouveau projet Prophétie, ses réponses sont aussi soignées que ses rimes.

Installée dans une salle privée du restaurant, devant un café allongé et une bouteille d’eau servie dans un verre à pied, elle me raconte ses débuts dans la musique et son passé de sprinteuse avant d’aborder les tenants et les aboutissants de cet EP.

Une destinée loin de la musique

Suite logique de son précédent projet Cadavre Exquis sorti deux ans plus tôt, Prophétie se divise en neuf titres, aux instrus plus différentes les unes que les autres. Seul mot d’ordre : rigueur et précision du texte pour chacun des neufs morceaux. Et si les chats ont neuf vies, Eesah Yasuke a connu au moins autant de passés. Car la musicienne n’est pas tombée petite dans la mélodie. Au contraire, elle ne se destinait pas du tout à une carrière dans le rap. « Ma trajectoire, c’était d’être éducatrice spécialisée, pas rappeuse. (…) Quand j’étais jeune, je devais entrer en sport études pour être sprinteuse. Finalement, j’ai été placée en foyer, et j’ai arrêté brutalement le sprint. C’était une période dure, et j’ai pris le relais avec l’écriture. Parfois, des choses s’interrompent dans la vie et tu penses que c’est un échec. En fait, c’est juste une étape qui t’amène à une destinée imprévue. »

La musique dans le viseur

Chez elle, l’écriture est un déclic. « Gosse de foyer » sauvée par Dieu selon la signification de son prénom, elle trouve en l’écriture sa catharsis. « Ça me faisait beaucoup de bien. On sort beaucoup de choses par l’écriture, ça a été un outil en plus du sport. Ça m’a servi d’exutoire. » Les textes d’Eesah Yasuke deviennent une victoire à chaque mot prononcé. Dans « Maladie II », extrait de Cadavre Exquis, l’artiste file une métaphore de l’écriture comme salut. Elle parle de faire « couler l’encre comme une saignée » ou des batailles gagnées quand « je dis ce que je m’étais interdit de dire ». Autant de paroles qui accordent aux mots un pouvoir exorcisant : « À partir du moment où tu nommes les choses, elles sortent de toi. Il y a un travail thérapeutique, ça te guérit. C’est pour ça que je dis que c’est une bataille de gagnée. Mais cette phrase, elle est universelle. Je parle de moi et de tout le monde. Dès que tu nommes une chose, aussi douloureuse soit-elle, ça te déleste. » Une façon de faire la part des choses pour mieux avancer. « Je pense que nous sommes tous en quête d’équilibre, je le suis moi-même continuellement, ce qui se transmet dans mon écriture. Je fais le constat des choses qui se sont mal passées mais j’équilibre avec des choses qui se passeront mieux. C’est le sens de la pochette du morceau Drivepar exemple : regarder devant soi avec un œil dans le rétro, pour ne pas oublier d’où l’on vient et mieux savoir où l’on va. Il ne faut pas s’empêcher de foncer. C’est important de se délester des choses qui nous ont trop pesé. »

Une prophétie longuement méditée

Pour Eesah Yasuke, après s’être délestée, il faut savoir prendre le temps de mûrir ses projets. C’est ce qu’elle acte avec la sortie de Prophétie deux ans après son Cadavre Exquis. Un projet travaillé de façon chirurgicale, avec soin. « On est dans une ère où on nous pousse à aller toujours plus vite, ce qui me dérange beaucoup, et pourtant je suis une ancienne sprinteuse. Dans la musique, des choses méritent de mûrir. » Le temps est alors pris, pour garantir la justesse des sujets abordés et la qualité des morceaux. En témoignent les sons « Chaud l’hiver » et « Bébé ». Pour le premier, Eesah Yasuke voulait « taper juste ». Pour le second, écrit dans le cadre d’un concours organisé par L’Oréal, il s’agissait de trouver les bons mots pour aborder le sujet des violences faites aux femmes, cœur des paroles du morceau. « Je souhaitais être au plus près du message que je voulais dégager. C’est un thème que je n’avais jamais abordé, et qui est si sensible qu’il faut être précise. Je voulais aussi l’exprimer de manière différente. Souvent, c’est écrit à la première ou à la troisième personne du singulier. De mon côté j’ai écrit ce sujet du point de vue d’objets. D’abord la rue, puis une enceinte Bluetooth, puis la chambre. Faire parler les lieux permet d’être objective. Et puis, les lieux transpirent, ils sont témoins d’énormément de choses. »

La rappeuse livre ici une explication fournie de son texte, une chose inhabituelle à la croire : « C’est la première fois, que j’explique mes morceaux. Car quand tu expliques, je trouve que tu dépossèdes l’auditeur.ice de son interprétation. Je sais ce que j’ai voulu dire, c’est très précis et très chirurgical, et pourtant quand je le dévoile ça nous appartient, au public et à moi. Donc je n’explique que très peu, mais pour « Bébé » c’est particulier. »

Porte-parole des sans-voix

Même sans explication, le sens de ce nouvel EP est là, présent dans les oreilles de qui veux bien l’écouter. Projet plus mature que Cadavre Exquis, Prophétie met en lumière l’évolution de celle qui l’a écrit : « C’est un projet avec moins de fioritures, qui présente des choses beaucoup plus brutes, plus clairvoyantes. On peut comprendre beaucoup plus facilement ce que je dis. Dans Cadavre Exquis je me cachais derrière des métaphores, ici j’avais envie d’équilibrer. Je voulais garder des images et des secondes lectures, de l’implicite, mais je les aborde plus frontalement. Je me cache moins, car j’ai grandi artistiquement. »

La prophétie prend alors tout son sens. Et avec elle, Eesah Yasuke se fait disciple directe de celui à qui elle a emprunté son nom : le samouraï Yasuke, symbole d’élévation et d’un parcours initiatique à l’issue mystérieuse. Pour Eesah, la fin non plus n’est pas encore jouée, mais elle arbore les mêmes envies de liberté et d’émancipation que le porteur d’arme, dans un contexte entaché par l’extrême droite plutôt que l’esclavagisme. « Je trouve que l’extrême droite prend trop la confiance en ce moment. Quand j’ai entendu parler du défilé masqué du 8 mai à Paris, j’étais au Sénégal, donc j’avais une vision distancée de la chose. Mais je trouve ça navrant. J’ai l’impression qu’on ne se rend pas compte qu’on fonce dans un mur. C’est assez fatiguant, c’est pour ça que j’ai sorti le morceau « X-Trem » car je trouvais choquant qu’on favorise les discours de l’extrême droite dans les médias. »

Et à la question de savoir si sa musique peut contrer ces discours, l’artiste reste humble : « La musique a un pouvoir. On peut décider ou non de prendre position, et ça peut aider. A l’époque, il y a des morceaux comme ceux de Kery James qui m’ont aidée, qui ont aidé plein de jeunes comme moi, et je pense que la musique peut avoir ce pouvoir. Le peuple est décisionnaire, nous on délivre. J’espère que j’apporte ma pierre à cet édifice-là, qui est ô combien grand. De là à contrer, je ne suis pas sûre, mais au moins je peux offrir une voix. »

La prophétie se réalise

Porte-parole au besoin d’écrire, Eesah Yasuke se transforme en une sorte de conteuse de notre société moderne. Elle est entourée de son équipe, qu’elle n’a de cesse de mentionner et de remercier, et de sa famille, véritable pilier à ses côtés. « Ils m’ont toujours poussée. Cadavre Exquis, ils ont mis de l’argent dedans. Ils ont lancé une cagnotte, car à ce moment-là je n’avais pas forcément de ressources. Ils ont mis leur billet et c’est ce qui a permis de mixer et masteriser ce projet. C’est une histoire d’amour, et ça fonctionne. »

Une histoire d’amour partagée avec le public, en témoigne le succès de son concert au Point Éphémère mardi soir. Elle y était accompagnée du danseur Petit Écume, et a tenu à montrer son respect pour Oxmo Pucino, venu pour l’occasion. « C’est un artiste avec lequel j’aimerais collaborer. Youssoupha et Nekfeu aussi. Ce serait un honneur de travailler avec ce dernier, ou même juste de le rencontrer. » Et à l’allure où va sa carrière, il ne fait pas de doute que tous les projets d’Eesah réussiront à se réaliser. Après tout, la prophétie s’est déjà réalisée.

Propos recueillis par Mathilde Trocellier / Crédits photo : Noémie Lacote.

Laisser un commentaire

Trending

En savoir plus sur

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture