COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde. Plus connue sous le pseudo de Girl Go Green, l’activiste sensibilise aux enjeux sociaux et environnementaux tout en menant au quotidien un combat collectif sur le terrain.

« Je ne viens pas d’une famille sensibilisée sur les enjeux écologiques » admet Camille Chaudron. A l’origine, rien ne semblait prédestiner cette « fille de la ville », sensibilisée aux luttes sociales par ses parents profs, à venir grossir les rangs des activistes écolo. Dans une autre vie, la jeune femme déambulait même dans les couloirs d’une école de commerce. D’ailleurs, difficile pour elle de se replonger dans ses souvenirs d’étudiante. « A vrai dire, je ne sais pas vraiment ce que je faisais là-bas » confie-t-elle en racontant des moments douloureux, « de véritables sentiments de perdition. » « Je me souviens de ces moments partagés avec ma coloc de l’époque. Le soir, on se regardait en rentrant des cours et on se disait ‘mais qu’est-ce qu’on fait là ?’ »

Trouver du sens

Ces études débouchent toutefois sur un emploi qui semble ne faire que prolonger cette perte de sens. Camille Chaudron travaille alors dans le marketing et se spécialise dans l’innovation. « Je me disais que cela me permettait d’amener des innovations porteuses de grands impacts puisque je travaillais pour de grosses entreprises. Mais je me suis vite aperçu que celles-ci n’étaient pas prêtes. Je me retrouvais à travailler sur des optimisations de coûts et de recettes, toujours plus de packaging pour toujours moins de qualité. »

En parallèle, ce qu’elle appelle « sa conscience zéro » de l’écologie commence à évoluer. « J’étais dans un état de déconnexion entre ce que je pouvais voir et entendre, et ce que j’appliquais dans mon quotidien. Ça m’a de plus en plus dérangée. » A partir de 2016, elle se lance dans une transition solitaire. Sans vraiment en parler autour d’elle, elle se met au vrac et boit les contenus de Béa Johnson, la papesse du zéro déchet. « C’est par ce prisme là que je suis entrée, avec une approche très colibriste, pas du tout systémique » explique-t-elle.

Fin 2017, elle quitte son poste de responsable innovation Europe pour le food service d’une grande entreprise agro-industrielle. L’année suivante est consacrée à un « vide fertile ». C’est la naissance de Girl Go Green, son compte instagram aujourd’hui suivi par 135.000 abonnés. Elle réalise aussi son baptême de wwoofing sur divers écolieux. C’est une révélation. « Je prends conscience qu’on peut vivre comme ça, de manière agréable, joyeuse, confortable, résiliente, avec un impact réduit, raconte-t-elle. Cela a vraiment ouvert une perspective pour moi, sur toute cette thématique des oasis ou des tiers-lieux. » Bien décidée à nourrir cet aspect dans sa vie, la jeune femme se met à multiplier les allers-retours entre Paris et les écolieux… jusqu’à quitter la capitale.

Paris je te quitte

A force d’expériences, Camille Chaudron finit par sauter le pas. Invitée par des amis, elle part en 2022 dans une ferme permacole pour tester la vie en communauté. « C’était vraiment le grand écart, se souvient-elle. Le premier village alentours comptait 200 habitants ! »

Mais si ce nouveau mode de vie lui permet de vivre en cohérence avec ses valeurs, un manque ne tarde pas à la titiller. « Je vivais des choses incroyables au sein de notre microsociété. Je voyais la puissance de la transformation individuelle sur le collectif. Mais je trouvais qu’il n’y avait pas assez de dimensions politiques, d’impacts systémiques. »  Convaincue que le véritable impact se joue au niveau des territoires, Camille Chaudron apparaît en tant que suppléante sur la liste du candidat NUPES de sa région aux élections législatives.

« Je prends conscience qu’on peut vivre comme ça, de manière agréable, joyeuse, confortable, résiliente, avec un impact réduit. » Photo © Nicolas Nouhaud

Mais elle est bien décidée à aller plus loin. Après deux ans à la Ferme de Peuton, en Mayenne, l’activiste dépose cette fois ses valises à Joigny, en Bourgogne. Elle rejoint alors une ville en transition où les initiatives locales, associatives et citoyennes ne cessent de fleurir. Recyclerie, collectif pour un internet libre et local, chantier collectif pour rénover une maison bas carbone, cantine solidaire… Dans cette mairie de gauche inscrite en plein territoire RN, Camille Chaudron remet un sens politique à la lutte. « J’ai l’impression de vivre dans un grand village de potes, sourit-elle. L’an dernier, dès le lendemain de la dissolution de l’Assemblée Nationale, une vingtaine de personnes étaient chez moi en mode ordre de bataille. »

Transformer nos imaginaires

Depuis neuf ans, Camille Chaudron déroule une pelote de laine faite de rencontres et de réflexion. Du zéro déchet, elle est désormais passée à la lutte collective, politique et intersectionnelle. A travers des formations de gouvernance partagée, elle se penche notamment sur les questions de vivre ensemble, « plus d’horizontalité, plus de démocratie » résume-t-elle.

La désobéissance civile est d’ailleurs arrivée assez tôt dans son parcours de militante. Au printemps 2019, elle participait à l’opération « Bloquons la république des pollueurs ». Considérée à l’époque comme la plus grande mobilisation de désobéissance civile non violente jamais organisée en France, l’action avait réuni plus de 2.000 activistes écologistes devant les sièges d’EDF, de la Société Générale et de Total à la Défense, ainsi qu’au ministère de la Transition écologique. « A travers toutes mes actions, il y a toujours eu des questionnements qui me drivaient. Comment expliquer qu’il ne se passe rien alors que nous sommes au courant depuis au moins 1972, avec le rapport Meadows ? Et surtout, qu’est ce qui marche pour transformer ? Comment on crée des bascules à la fois individuelles et collectives ? »

Après des années d’errance, Camille Chaudron estime que l’une des solutions se joue dans la transformation de nos imaginaires. « En comparaison avec les récits capitalistes qu’on nous sert à longueur de journée, nous n’avons pas un narratif assez fort et désirable pour donner envie aux gens d’y aller », estime-t-elle. Si sa présence sur les réseaux fluctue en fonction de l’actualité, l’activiste utilise avant tout cet outil pour faire vivre « d’autres réalités »… en particulier la sienne. « J’ai l’impression d’être dans le monde de demain. Les réseaux me permettent de le donner à voir tout en le rendant désirable. Je mets en lumière ces collectifs où l’on a une culture du soin et du consentement, et pas une culture du viol. » Loin de l’écologie punitive et de la culpabilisation, le compte de Girl Go Green montre aussi comment faire autrement tout en restant légers. Elle se fait même caisse de résonnance pour un certain nombre d’associations.

 Lutter dans la joie

Depuis le début de son engagement, l’activiste affirme avoir assisté à quelques bascules dans la société. Elle évoque notamment l’évolution de la manière dont sont traitées les violences sexuelles sur les femmes. « Entre MeToo et le procès Pelicot, il y a eu une prise de conscience collective. On sait maintenant que ces violences peuvent être provoquées par tous les hommes, dans toutes les strates de la société. »

Son éducation féministe, Camille Chaudron l’a faite sur les réseaux sociaux. La lutte a fini par converger avec son engagement écologique. « Il existe plein de manières d’être une femme » estime celle qui dit s’inspirer au quotidien des personnes qui l’entourent. « L’autre jour, de passage chez des amies, j’ai eu comme un moment de figement tellement il y avait de meufs badass au mètre carré. Elles réalisent plein de projets pour le collectif, pour la société, avec des impacts transformateurs immenses. » A ses yeux, la transformation de nos imaginaires passe aussi par la nourriture culturelle, qu’elle féminise de plus en plus à travers la lecture de femmes philosophes ou des histoires de sororité. « Je pense que tous mes livres aujourd’hui passent le test de Bechdel » rit-elle.

« Je mets en lumière ces collectifs où l’on a une culture du soin et du consentement, et pas une culture du viol » © Mary-Lou Mauricio / Hans Lucas.

Depuis plusieurs mois, la jeune femme a aussi appris à composer avec la montée de l’extrême droite. « Sur mon territoire RN, parler d’écologie est difficile. Je vais plutôt aborder le pouvoir d’achat, la santé, les problématiques rencontrées sur ce désert médical où 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté. » Une lutte qu’elle parvient à garder joyeuse grâce à son collectif qui organise des cercles de parole et des actions multiples. « J’ai besoin d’être sur un territoire dans lequel j’ai des relais d’énergie, de la solidarité. C’est à la fois ouvert sur les autres, mais avec des espaces d’entre-soi réconfortants qui amènent du soin. »

Changer notre rapport aux autres

En 2019, la France avait été condamnée par la Cour de Justice de l’Union européenne (CJUE) pour inaction climatique, avant d’être épinglée à nouveau en 2022. Depuis, la véritable transformation de nos sociétés tarde à advenir. « On va devoir faire face à des drames et à des difficultés que l’humanité n’a pas connues depuis longtemps, en tout cas dans les sociétés occidentales, s’inquiète Camille Chaudron. Si on continue à l’allure actuelle, dans 200 ans, il n’y aura plus aucun sol fertile dans le monde. »

L’activiste tire son espoir de ses années de luttes où elle a appris qu’il existe des manières capables d’inverser la tendance. « Sur la ferme permacole, j’ai pu voir qu’en prenant soin de la terre et des sols, il peut y avoir de véritables transformations en peu de temps. Je vois de quoi pourrait être fait l’avenir de manière joyeuse, résiliente, solidaire et pérenne. J’ai l’impression de vivre cette utopie réaliste et je sais à quoi elle pourrait ressembler. »

Cette transformation de nos sociétés et de notre lien avec la nature ne pourra cependant pas faire l’impasse sur un changement de notre rapport aux autres. Camille Chaudron met en avant un triptyque essentiel à mener, basé sur des dimensions collectives, individuelles et interpersonnelles. « Mais la coopération et la solidarité, ça s’apprend. Ce n’est pas inné » prévient-elle en citant notamment le travail essentiel mené par les écoles démocratiques et l’éducation populaire. « Une fois qu’on a goûté à ça, ça ouvre des perspectives sur comment on peut faire société autrement, comment on travaille à créer de la réconciliation, en prenant vraiment le meilleur des deux mondes. »

Et pour la suite ? Camile Chaudron continue de mener une lutte sur plusieurs fronts. Elle même se qualifie « d’OVNI » : « J’aime filer des coups de mains de manière transversale, explique-t-elle. Je suis un peu un électron libre qui navigue entre différents projets. » Avec des ami·es, elle s’apprête désormais à acheter une maison à Joigny afin de s’inscrire toujours plus dans une dynamique collective.

Par Charlotte Meyer

Photo à la Une : Mary-Lou Mauricio

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