Chaque lundi, Combat vous emmène à la rencontre d’une femme qui change le monde à sa manière. Aujourd’hui, rencontre avec l’étudiante lyonnaise qui a fondé l’association « Briser la loi du silence » pour libérer la parole des victimes de VSS.

« Est-ce que vous trouvez normal qu’un réalisateur accusé de violences sexuelles par neuf femmes sorte un film aujourd’hui ? » 30 juillet 2025. Trait d’eyeliner toujours parfaitement tracé sur les paupières, Elsa Pereira fulmine. Ce jour-là, le cinéaste Luc Besson présente au grand public son nouveau film, Dracula, sous l’oeil impatient de la critique. Dans les coulisses du septième art, tout se joue comme si le célèbre réalisateur n’avait pas été maintes fois accusé pour des faits allant du harcèlement au viol.

Micro à la main, la jeune femme dénonce cette omerta française dans l’une de ses désormais célèbres vidéos au filtre violet. Elle s’y attend : les commentaires seront loin d’aller dans son sens. Le mantra « séparer l’homme de l’artiste » semble avoir encore de beaux jours devant lui. « Ce message-là, revient sans cesse, confie-t-elle. Beaucoup ont encore du mal à comprendre pourquoi séparer l’homme de l’artiste n’est pas faisable. Pourtant, c’est le même cerveau qui a commis une agression et qui a créé cette œuvre ! On ne conçoit pas que notre action individuelle peut avoir un impact plus collectif, que ça s’inscrit dans une dynamique. »

Naissance d’une militante

C’est en 2023 qu’Elsa Pereira crée le compte « Briser la loi du silence. » A l’origine, elle souhaite surtout y parler de son projet de documentaire sur les VSS. « Celui que j’avais vu sur le sujet n’était pas assez représentatif, se souvient-elle. Je voulais réaliser un documentaire qui traite de la question en profondeur, pas uniquement focalisé sue le processus de plainte ou de l’histoire d’une seule personne qui, finalement, obtient justice, car ce n’est pas le cas de la plupart des victimes. »

« On veut parler de tous ces tabous que les victimes peuvent vivre au quotidien » Photo : Elsa Pereira de Lima

Evidemment, le sujet ne tombe pas du ciel. Née en région parisienne, l’étudiante en journalisme à Lyon grandit auprès d’une famille peu sensibilisée à ces enjeux. « A la maison, on avait des valeurs féministes de base, mais on n’avait pas encore tout conscientisé. Aujourd’hui, mes parents regardent toutes mes vidéos et me soutiennent dans le projet. » C’est au cours de ses années lycée que la jeune femme fait ses armes de militante. A l’époque, l’établissement privé qu’elles fréquente connaît plusieurs vagues de harcèlement sexuel. Elle commence alors à se renseigner afin de soutenir les victimes de son entourage. « En terminale, cinq personnes ont été accusées de violence sexuelles dans l’établissement. C’était la même bande de potes, celle qui organisait des soirées et qui était bien défendue. Que ce soit au niveau des camarades ou de l’institution, personne n’a rien fait. »

Révoltée par la situation, Elsa Pereira se met à aborder le sujet sur les réseaux sociaux. A ses posts engagés sur la question écologique succèdent des phrases choc sur la notion de consentement. Aujourd’hui, elle voit ces années comme les débuts de son féminisme. « Tout ça a été très mal reçu dans mon établissement scolaire, raconte-t-elle. J’étais même plus détestée que les personnes accusées de viol. C’était un sacré palmarès ! »

Un documentaire sur les VSS

A une semaine de la fin du lycée, l’étudiante est à son tour victime de violences sexuelles. Si elle prend le temps de dénoncer cette agression, elle prend momentanément de la distance avec la lutte… avant de revenir en force. « Je ne voulais pas me taire, clame-t-elle. Je voulais que ce combat que j’avais commencé continue et qu’il se fasse à une plus grande échelle que juste mon établissement scolaire. »

Très vite, elle rouvre « Briser la loi du silence » et décide de le consacrer aux VSS. Les premiers mois s’appuient sur son histoire personnelle. « Il était plus simple de sensibiliser sur un sujet que je maîtrisais parce que je l’avais vécu ou parce que j’avais vu des gens autour de moi le vivre » explique-t-elle. Mais de fil en aiguille, ce projet individuel prend une véritable dimension collective. Des bénévoles la rejoignent pour aider à la communication, au montage ou encore à la coordination. Déposée en association depuis 2024, « Briser la loi du silence » compte désormais plus de 60 jeunes, tous bénévoles.

Aux yeux de l’équipe, l’épisode le plus marquant de leur aventure reste la réalisation de leur documentaire l’an dernier. Le temps d’une heure, « Le règne du silence » explore les différentes formes de VSS. A l’écran se succèdent aussi bien des victimes qu’une praticienne en psychothérapie, une sociologue et un avocat. Sur les 2.500 témoignages reçus, l’équipe en sélectionne neuf qui illustrent la pluralité de parcours autour des violences sexuelles. Poignant et sans filtre, le film est toujours en accès libre sur YouTube. En tout, une cinquantaine de personnes ont participé bénévolement à rendre accessible ce message. « C’est une période qui a demandé beaucoup de temps et d’énergie », affirme Elsa Pereira qui décrit ce projet comme « une incroyable expérience humaine. » La militante raconte les journées non stop à recueillir des témoignages du matin jusqu’au soir, les jeunes montés de toute la France pour les aider, la vagues d’émotions face à des récits difficiles. « Beaucoup de victimes nous ont avoué que cela a été une libération pour elles. Témoigner les a aidées à avancer sur leurs propres histoires. C’est un moment qui m’a donné envie de faire du journalisme » confesse-t-elle.

« La lutte doit être intersectionnelle »

Briser la loi du silence continue d’exister bien au-delà de son documentaire. Au quotidien, Elsa Pereira continue de dénoncer les violences sexuelles et de genre. Elle aborde aussi bien les dangers de la lesbophobie que les réalités de l’inceste, tout en sensibilisant à des notions peu connues du grand public comme l’hyposexualité ou la dyspareunie. En un peu plus d’un an, le compte est devenu un espace de dénonciation mais aussi de pédagogie. « On veut parler de tous ces tabous que les victimes peuvent vivre au quotidien » explique-t-elle avant d’ajouter : « la lutte féministe doit être intersectionnelle, sinon ça n’a pas de sens. Les minorités sont davantage touchées que les personnes blanches hétéro. C’est quelque chose dont on ne parle pas encore assez dans la lutte contre les violences sexuelles et encore moins au sein des médias. »

Au lendemain de la vague #MeToo, la jeune femme pointe du doigt la hausse des discours masculinistes sur les réseaux sociaux, en particulier leur succès auprès des jeunes générations. « Quand on regarde les profils des personnes qui adoptent ces discours, ce sont essentiellement des jeunes entre 13 et 15 ans. Aucun argument rationnel ne vient d’ailleurs les ébranler. Le propos masculiniste reprend les codes de l’extrême droite : l’émotionnel prend le pas sur le rationnels et les arguments les plus factuels. »

Désormais âgée de 21 ans, Elsa Pereira puise son énergie dans le soutien que son équipe reçoit sur les plateformes. « Les gens voient le compte comme un soutien par rapport à ce qu’ils ont vécu, un moyen de pouvoir donner ces informations-là à leurs proches pour qu’ils puissent comprendre. On a aussi eu des messages de proches qui disaient: Merci parce que j’ai pu un peu mieux comprendre que la personne avec qui je suis peut vivre au quotidien vis-à-vis des violences sexuelles. » Une société parfois contrebalancée par des vagues plus négatives, entre insultes quotidiennes et menaces de viol. Comme toute femme engagée sur internet, l’étudiante voit parfois rouge. « Une centaine de topics avait été créée à mon intention sur un forum. C’est parti en messages horribles, en dick pic, dick fake… Quelqu’un avait même écrit ‘j’aimerais qu’elle se suicide pour pouvoir la violer » témoigne-t-elle.

Au-delà des réseaux

Jour après jour, l’association plaide aussi pour une meilleure prise en compte de ces enjeux dans les programmes scolaires, notamment sur la question du consentement. Aux yeux d’Elsa Pereira, cette sensibilisation devrait aussi se retrouver dans les formations des spécialistes qui accompagnent les victimes, tant au niveau médical que policier et judiciaire. « Des personnes qui sont censées être formés à ces questions adoptent parfois des discours culpabilisants. Beaucoup de personnes viennent nous demander si ce qu’elles ont vécu est une violence sexuelle ou si elles n’abusent, si ce n’est pas juste dans leur tête. Cela montre toute une influence des discours qui ont tendance à beaucoup déresponsabiliser les agresseurs. La culture du viol est omniprésente dans tous les milieux. »

Rappeler que les dissociations font partie des traumatismes vécus par les victimes, que les violences sexuelles se produisent la plupart du temps dans notre entourage proche ou encore que les réactions suite aux VSS sont plus diverses que nous pourrions le croire : tels sont les réalités que « Briser la loi du silence » martèle au quotidien pour changer les mentalités. Son travail reste de taille : en France, un viol a encore lieu toutes les deux minutes. Toutes les trois minutes, un enfant est victime d’inceste.

Au-delà de sa participation à des manifestations et des festivals, l’équipe caresse l’espoir d’un projet photos autour de la réappropriation du corps par les victimes. « Être étudiant limite notre moyen d’action sur l’année, regrette Elsa Pereira. Nous avons énormément de projets et peu de temps. » Bien décidée à sortir de l’écran, l’association espère désormais développer plus d’actions sur le terrain. A ce jour, l’année 2025 dénombre déjà 108 féminicides.

Par Charlotte Meyer

Les reco’culturelles d’Elsa :

Le corps n’oublie rien – Bessel Van der Kolk : Un livre essentiel pour comprendre les mécanismes du traumatisme et ses effets sur le corps, en particulier chez les victimes de violences sexuelles. Je le conseille à ceux•elles qui y sont confronté.e.s et souhaitent comprendre ce qu’est  le stress post traumatique. 

La Servante écarlate – Série/Livre : Cette dystopie glaçante fait écho à des réalités bien actuelles sur le contrôle des corps et des droits des femmes. Elle pousse à réfléchir sur les dérives possibles de notre système patriarcal.

Colère qui monte – Diane : Un morceau intime et puissant qui met en mots la rage des victimes face à l’injustice. 

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