COMBATTANTE. Chaque lundi, Brûle vous présente une femme engagée et inspirante. Aujourd’hui, nous rencontrons Clara Achour, plaignante contre la France auprès de la CEDH, militante féministe et violoncelliste.
Novembre 2025. Place de la Bastille, le soleil réchauffe les doigts des danseuses. D’ici quelques minutes, elles changeront leur rage en mouvement au rythme des textes de Koclico.
Ce jour-là, le collectif Notre Ohrage a rassemblé ses énergies contre la victimisation secondaire en lançant son deuxième volet « Invaincu.es à jamais. » Entre la chanteuse et Rachel Dano, Clara Achour sourit. Pieds bien ancrés dans le sol, le regard lumineux, elle prend le micro pour raconter son histoire.
Un viol en 2018, puis une victimisation secondaire de la part du système judiciaire français. En 2022, la violoncelliste porte plainte contre la France auprès de la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) pour mauvais traitement et idéologie sexiste. C’est également le cas de sept autres femmes. Ce n’est qu’une fois la démarche entamée qu’elles ont réalisé qu’elles n’étaient pas seules.
Quand la justice devient une seconde épreuve
“Est-ce que vous avez pris du plaisir ?”, voilà l’une des cinq premières questions posées à Clara Achour lorsqu’elle se rend dans un commissariat de police afin de déposer plainte pour viol. Ce n’est pas la seule question, pour le moins hors de propos, que la jeune femme subit. “Il y a eu des questions vraiment déplacées, des questions sur ma vie sexuelle qui m’ont été posées, mais aussi à mes anciens amoureux. On leur a par exemple demandé quelle était ma position sexuelle préférée, si j’étais plutôt aguicheuse et d’autres choses qui n’avaient pas du tout lieu d’être.” Lors du procès, la taille du pénis de son agresseur a été évoquée un certain nombre de fois, “sans que cela ne s’appuie sur des constatations médicales.”

Tout au long de son parcours, la jeune femme se retrouve à répéter inlassablement les événements de la nuit du viol. « En nous victimisant une nouvelle fois, les membres de l’institution policière et juridique traumatisent à nouveau. On nous fait répéter un nombre incalculable de fois notre témoignage… tout cela parce qu’ils ne se donnent pas les dossiers à temps. » Elle ajoute : « pourtant, on sait très bien qu’à chaque fois qu’on raconte des violences traumatisantes, le cerveau se remet dans un état d’urgence et d’insécurité. Je l’ai vraiment ressenti. » A l’opposé, expertes, médecins ou juges s’excusent de devoir lui faire revivre cette nuit. « Cette considération fait du bien » souligne-t-elle.
D’origine vietnamienne, la jeune femme aujourd’hui âgée de 26 ans a été adoptée à la naissance. Ce qui devrait rester hors de la procédure a été utilisé contre la victime : “Les juges et les experts ont conclu que j’étais prête à tout pour faire plaisir aux hommes, que j’avais un syndrome de l’abandon, que j’allais tout faire pour que l’on me donne de l’attention.” De nombreux éléments ont aussi été oubliés. Alors que les examens médicaux ont prouvé que l’acte avait été très douloureux, provoquant des lésions conséquentes, l’agresseur persiste sur une version où il n’aurait pas entendu le “non” de la victime. L’enquête révèle de surcroît que Clara Achour avait été droguée à son insu. Pourtant, lors du procès, les médecins n’étant pas présent.e.s, ces preuves ont été omises. L’auteur des faits se retrouve acquitté.
Alors, dans les mois qui suivent, la jeune femme décide d’attaquer la France auprès de la CEDH, au nom du non-respect de la Convention d’Istanbul, ratifiée par la France. “Je me suis rendue compte qu’il y a vraiment des lois qui régissent la façon dont on traite les victimes de violences sexistes et sexuelles. Je devais absolument porter ce combat devant la CEDH car elle est faite pour ça.”
Faire condamner l’État pour reconnaître les victimes
Le 24 avril 2025, la CEDH condamne la France pour manquements graves dans le traitement judiciaire de trois affaires de viols sur mineures. La Cour a constaté des violations des articles 3 (interdiction de traitements inhumains ou dégradants) et 8 (respect de la vie privée et familiale) de la Convention d’Istanbul, et dans un des cas de l’article 14 (interdiction de discrimination), combiné avec les articles 3 et 8. Cette condamnation est importante car elle affirme que les États doivent non seulement réprimer les violences sexuelles, mais aussi traiter les victimes de manière respectueuse, sans stéréotypes sexistes ni procédures humiliantes ou dégradantes. Le 5 septembre de la même année, le pays des Droits de l’Homme est une nouvelle fois condamné par la CEDH pour les mêmes raisons. “Une institution est venue légitimer le fait que la France a failli à ses obligations.”
La jeune femme insiste : “Quand les moyens sont mis pour avoir une enquête et que l’on pose les bonnes questions aux accusés, on se rend compte que, dans la plupart des cas, les auteurs ne savent pas décrire un rapport sain. Il y a encore beaucoup trop l’idée en France que les violences sexuelles sont des malentendus. Les moyens mis en place pour aller chercher des éléments importants à l’affaire sont trop faibles alors que cela permettrait à la victime de comprendre ce qu’elle a vécu. Avec des moyens plus élevés, nous enverrions un signal fort aux victimes.”
Si l’Etat français a été condamné à verser des dommages et intérêts aux victimes, le retentissement de ces affaires est bien plus conséquent. Lors du procès de l’acteur Gérard Depardieu le 13 mai 2025, la Cour a motivé l’aggravation de la peine prononcée par la victimisation secondaire perpétrée par l’avocat de la défense qui a tenu des propos sexistes visant à heurter les victimes. Plus récemment, l’affaire Le Scouarnec a aussi permis de mettre ce sujet en lumière dans le débat juridique.

La jeune femme l’affirme : c’est pour inspirer d’autres femmes qu’elle a fait le choix d’enclencher cette procédure. Elle précise que l’idée n’est pas d’inciter à faire un recours qui serait “magique” mais plutôt de rendre public le fait que chaque personne, chaque victime, possède des droits.
L’art comme acte de résistance
Le violoncelle, Clara Achour a commencé à l’apprendre à sept ans. Elle rejoint un orchestre quatre ans plus tard. À cette époque, elle n’a pas encore conscience que cette passion pourrait être salvatrice.
La musique a d’abord été le plus marquant des symptômes de son mal-être : “pendant des années, jouer devenait une épreuve. J’étais incapable de retrouver ma liberté de jeu. Mais au moment où je l’ai retrouvée, elle m’a énormément réparée.”
Désormais, la musicienne lie son art avec ses combats. C’est à l’été 2024 qu’elle est contactée par la chanteuse Koclico et Rachel Dano pour prendre part à la campagne #NotreOhrage. “L’objectif était dans un premier temps de faire un clip sur une chanson de Koclico, réalisé par Rachel. J’ai été très touchée par l’idée que l’art pouvait être un intermédiaire de lutte et qu’il pouvait contribuer à aller chercher les personnes qui gardent toujours une distance vis-à-vis des chiffres et des choses concrètes à propos des violences.” Les trois acolytes ont médiatisé l’affaire de Clara et mis en lumière la réalité de la victimisation secondaire. Après plus d’un an de mobilisation, elles ont lancé le deuxième volet de la campagne féministe et artistique nommé “Invaincu.e.s à jamais”. “Ce titre est vraiment très littéral, c’est comme un cri de survie. On aimerait que le terme ‘victimisation secondaire‘ soit imposé dans le langage courant au même titre que ‘consentement’, ‘féminicide’ et ‘culture de viol’ ”, raconte la jeune femme. La campagne #NotreOhrage a donc de beaux jours devant elle, portée par des femmes puissantes et inspirantes.
La victimisation secondaire n’est pas une formule militante. Elle est une réalité vécue par des milliers de femmes dont la parole est sans cesse suspectée. En condamnant la France, la CEDH a rappelé qu’un État peut aussi faire violence.






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