De l’art de pratiquer le journalisme de solution quand le monde s’effondre autour de nous.
« Il y a tout lieu d’être pessimiste, mais il est d’autant plus nécessaire d’ouvrir les yeux dans la nuit, de se déplacer sans relâche, de se remettre en quête de lucioles. »
– Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles
Il y a quelques années, mes baskets ont quitté les terrains de conflit pour prendre la voie du journalisme de solution. Je voulais parler de ce(ux) qui donne(nt) de l’espoir. Passer mon micro aux personnes qui donnent envie d’y croire. A celles et ceux qui soulèvent des montagnes pour des lendemains qui chantent. Mon corps ne supportait plus de parler sans cesse de la mort tapie sur toute la surface du globe, et d’ausculter les plaies encore à vif de notre époque cacophonique.
D’une certaine manière, je pensais qu’en arrêtant de parler de la folie du monde, elle se réduirait, peut-être. Que les catastrophes se multiplient à mesure qu’on en parle et que mettre la joie au coeur de mon travail pouvait avoir un impact plus fort. Je portais un espoir sincère dans la force de nos oeillères. Vous savez, cet adage un peu stupide qui voudrait nous faire croire qu’il suffit de sourire à la vie pour que la vie nous sourie. Ces phrases qui mériteraient de rester engoncées et muettes dans leur papier bonbon coloré et ne même pas être libérées au comptoir des bars.
Je voulais les trouver, moi, ces lucioles dont parle abondamment Georges Didi-Huberman. Ces parcelles d’humanité qui subsistent dans la nuit. Ces envolées lumineuses qui empêchent la peur et le fascisme de tout obscurcir.
Trouver les lucioles
En réalité, rien ne s’est passé de cette manière.
Entendons-nous bien : faire courir mon crayon le long des sentiers bigarrés et joyeux a bouleversé ma manière de travailler et de percevoir notre métier. Rien de tel pour se sentir vivante et utile que de tendre un mégaphone à celles et ceux qui tentent de renverser le système contre vents et marées. En six ans, j’ai rencontré des activistes vent debout contre des colosses aux pieds d’argile. Des insomniaques multipliant les projets pour réinventer la solidarité, le collectif, l’entraide, la générosité. J’ai grandi au contact de femmes soulevant le monde sur leur dos pour alléger sa souffrance et d’hommes renonçant à leurs privilèges pour créer quelque chose de plus juste.
Mais il y a des jours où le monde autour de nous souffre trop fort, des jours où les lucioles s’évanouissent dans l’ombre.
Depuis plusieurs semaines, mes doigts écrivent sur tout, sauf sur là où mon coeur est vraiment. Pourtant, j’ai arpenté des endroits fantastiques.
Ces derniers mois, j’ai tout fait pour creuser la terre, trouver des pépites lumineuses bien cachées sous le magma.
Je suis partie à la rencontre de collectifs merveilleux qui accueillent des demandeurs d’asile pour faire revivre nos territoires,
des hommes qui amènent la nature sauvage en ville pour les plus jeunes,
des femmes qui reprennent le pouvoir dans l’espace public ou qui dénoncent avec force les violences que nous subissons au quotidien
des scientifiques qui tentent de sauver les dernières bribes de poésie menacées dans l’océan.
Pendant ce temps, au Liban
Mais je n’y étais pas.
Une partie de moi est restée nichée dans un petit pays qui me porte, un petit pays où j’ai appris à rire, aimer, danser.
Un pays qui m’a appris la force et le goût de vivre.
Ce petit pays où j’ai commencé ma carrière et découvert une autre facette de moi-même.
Ce petit pays, nous n’en parlons qu’en cas de guerre. D’explosions. De rage. De colère.
Il y aurait tant à dire, chaque jour, sur le Liban. On le disait déjà il y a six ans.
Il y a quelque chose de terrible à rencontrer des personnes qui portent l’espoir tout en sachant que des personnes que l’on aime regardent les bombes tomber sur les maisons de leurs voisins.
Il y a quelque chose de terrible à, entre deux reportages joyeux, sortir son téléphone pour envoyer un « are u ok ? » angoissé.
A mes amis français, « ça va? » veut dire « comment as-tu dormi cette nuit ? Tu t’es réconciliée avec ton mec ? Tu fais quoi aujourd’hui ? »
A mes amis libanais, « ça va ? » est une fausse question. C’est un « are u alive ? » envoyé avec la crainte que les deux barres sur WhatsApp ne se cochent pas.
Une arme de résistance massive
Souvent, on me demande pourquoi nous, les journalistes, parlons si peu de positif. Pourquoi le journalisme de solution reste minoritaire. Pourquoi nos Unes ne couvrent pas le soleil.
En réalité, nous faisons ce que nous pouvons.
Et cette question parfois m’exaspère par son hypocrisie.
Il m’arrive de me la poser autrement. Si demain, un grand média national consacrait sa Une au succès d’une Zad en Bretagne, et réservait un simple encart à la guerre au Moyen-Orient, quel serait le pourcentage de personnes criant à l’indécence ?
Il y a quelque chose qui ne changera pas : nous, journalistes, ne sommes pas des magiciens dont le travail consisterait à distiller des paillettes et des licornes qui chantent sur un monde maussade. Parfois, malgré toute notre volonté, le coeur n’y est pas.
Parce que nous aussi, nous nous réveillons le matin dans un monde suffocant.
Nous aussi, nous avons des proches là où les balles tombent.
Nous aussi, nous regardons nos enfants s’endormir avec un nœud dans le ventre.
Comment faire lorsque nous sommes persuadés que le bonheur est une arme de résistance massive, mais que la joie soudain nous apparaît indécente ?
Les lucioles brillent encore, martèle George Didi-Huberman.
Alors soit, cherchons les lucioles.
Par Charlotte Meyer

Georges Didi-Huberman Survivance des lucioles, Ed. De Minuit, 2009, Collection Paradoxe, 144 p. A retrouver ici






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